Ils étaient plus de treize millions à avoir voté pour lui. Le 31 juillet 1932, le parti nazi d'Adolf Hitler remporta les élections au Reichstag avec 37,3 % des voix et 230 sièges sur 608, devenant le premier parti d'Allemagne. Aucune formation n'avait jamais réuni autant de suffrages sous la République de Weimar. Le résultat ne donnait pourtant pas à Hitler les clés du pouvoir. Il ouvrait au contraire six mois de crise politique dont l'issue, le 30 janvier 1933, ferait basculer l'Europe.
Le scrutin se tenait dans un pays terrassé par la Grande Dépression. Depuis le krach de 1929, le chômage était passé d'environ 8 % à près de 30 %, jetant plus de six millions d'Allemands hors de l'emploi. La production industrielle s'était effondrée de plus de 40 %. Dans les villes, les files devant les bureaux d'aide sociale côtoyaient les défilés d'hommes en uniforme. C'est sur ce terreau de misère et de peur que le NSDAP prospéra, promettant du travail, la revanche sur le traité de Versailles et un ordre nouveau.
Les urnes départageaient une République déjà minée de l'intérieur. Fin mai 1932, le président Paul von Hindenburg, vieux maréchal de la Grande Guerre, avait renvoyé le chancelier Heinrich Brüning pour nommer Franz von Papen à la tête d'un « cabinet des barons », composé d'aristocrates et de hauts fonctionnaires sans base parlementaire. Ce gouvernement présidentiel gouvernait par décrets, en vertu de l'article 48 de la Constitution. Trois jours après sa nomination, Papen avait fait dissoudre le Reichstag et convoqué ces élections, espérant y gagner une légitimité qui lui faisait cruellement défaut.
Pour s'assurer la neutralité des nazis, Papen leur fit une concession lourde de conséquences : il leva l'interdiction des sections d'assaut, la SA, et de la SS. Les milices brunes reprirent aussitôt la rue. La campagne se déroula dans un climat de violence quasi insurrectionnelle. Le 17 juillet 1932, une marche de propagande de sept mille hommes de la SA à travers les quartiers ouvriers d'Altona, alors en Prusse, dégénéra en affrontements avec les communistes et la police. Le bilan de ce « dimanche sanglant » atteignit dix-huit morts, en majorité des civils tués par des balles policières.
Papen se servit de ce chaos pour frapper la démocratie au sommet. Le 20 juillet, invoquant les troubles d'Altona et l'incapacité des autorités prussiennes à maintenir l'ordre, il destitua par décret le gouvernement social-démocrate de Prusse, le plus vaste et le plus solide bastion républicain d'Allemagne, et plaça la région sous le contrôle direct du Reich. Ce « coup de Prusse » décapita l'opposition institutionnelle au nazisme avant même le vote. Le Parti communiste dénonça un « coup fasciste éhonté ». La social-démocratie, tétanisée, ne riposta pas dans la rue, redoutant la guerre civile.
Le résultat du 31 juillet dessina un Reichstag ingouvernable. Derrière les 230 sièges nazis, les sociaux-démocrates du SPD en obtenaient 133, les communistes du KPD 89, le Centre catholique 75. Réunis, le NSDAP et le KPD, deux partis hostiles au régime parlementaire, détenaient à eux seuls plus de la moitié des sièges. Aucune majorité modérée n'était possible sans l'un ou l'autre de ces adversaires de la démocratie. La participation, elle, avait atteint 84,1 %, signe d'une nation mobilisée à l'extrême, sommée de choisir son camp.
Fort de son triomphe, Hitler réclama le pouvoir. Le 13 août 1932, reçu par Hindenburg, il exigea la chancellerie et les pleins pouvoirs. Le vieux maréchal, méfiant à l'égard de ce caporal autrichien qu'il méprisait, refusa. Le NSDAP n'ayant pas la majorité absolue, argua-t-il, rien ne justifiait de lui remettre le gouvernement. Il n'offrit à Hitler que la vice-chancellerie, que le chef nazi rejeta avec dédain. Le premier parti d'Allemagne restait à la porte du pouvoir.
L'impasse se dénoua par une nouvelle dissolution. Le 12 septembre 1932, le Reichstag renversa le cabinet Papen par 512 voix contre 42, humiliation parlementaire sans précédent. Hindenburg dissout de nouveau l'assemblée et convoqua des élections pour le 6 novembre. Cette fois, le NSDAP recula, perdant environ deux millions de voix et retombant autour de 196 sièges. Le parti donnait des signes d'essoufflement financier et militant. Beaucoup crurent la vague nazie sur le reflux.
L'histoire en décida autrement. Les intrigues de cour, la conviction de conservateurs comme Papen qu'ils pourraient « domestiquer » Hitler en le nommant à un poste encadré, et l'entêtement d'un Hindenburg vieillissant firent le reste. Le 30 janvier 1933, moins de six mois après le scrutin qui l'avait porté au sommet des urnes sans lui donner le pouvoir, Hitler était nommé chancelier du Reich.
Une précision s'impose sur ce scrutin, souvent mal restitué. Le vote du 31 juillet 1932 ne fut pas la « victoire étroite d'une coalition présidentielle » se jouant à quelques sièges. Il fut, au contraire, un raz-de-marée nazi qui ne trouva pas de traduction gouvernementale immédiate. Le drame de Weimar ne fut pas de perdre une élection de peu, mais de laisser un parti antidémocratique en gagner une largement, puis de lui ouvrir le pouvoir par d'autres voies que les urnes.