Le 1er août 1846, dans les collèges électoraux répartis à travers quatre cent cinquante-neuf circonscriptions, quelques dizaines de milliers de Français seulement se présentent aux urnes. Le pays compte alors plus de trente millions d'habitants, mais le droit de voter reste réservé à ceux qui acquittent un montant d'impôt direct suffisant. Ce jour-là, une frange étroite de propriétaires, de notables et de fonctionnaires désigne les députés qui siègeront au Palais-Bourbon. Personne, dans cette France du suffrage censitaire, ne parle encore de scrutin populaire.
Le roi Louis-Philippe a dissous la Chambre sortante quelques semaines plus tôt, misant sur un climat économique favorable pour consolider sa majorité. Le calcul se révèle payant au-delà des espérances du pouvoir. Les électeurs votent au scrutin uninominal majoritaire à trois tours, dans le découpage hérité de la loi de 1831. À l'issue des opérations, deux cent quatre-vingt-treize députés sur quatre cent cinquante-neuf se rangent derrière la politique du gouvernement. C'est, pour la première fois sous la monarchie de Juillet, une majorité large et cohérente, un soutien parlementaire dont aucun cabinet précédent n'avait disposé.
Le maréchal Jean-de-Dieu Soult préside officiellement le Conseil des ministres, mais l'homme fort du régime porte un autre nom. François Guizot, ministre des Affaires étrangères et véritable chef du gouvernement, tient les rênes de la politique intérieure comme extérieure. Historien devenu homme d'État, protestant rigoureux, il incarne un libéralisme économique attaché à l'ordre et à la propriété. Sa formule restée célèbre, adressée à ceux qui réclamaient l'élargissement du droit de vote et les invitant à s'enrichir par le travail et par l'épargne pour accéder au cens, résume une doctrine : la citoyenneté politique se mérite par la fortune.
La victoire de l'été 1846 doit peu au hasard et beaucoup au système lui-même. Les analyses conduites depuis lors sur cette législature soulignent que le triomphe ministériel repose davantage sur les effets mécaniques du suffrage censitaire que sur une fraude organisée. Les petits collèges ruraux, souvent acquis au pouvoir en place et sensibles aux faveurs de l'administration, se trouvent surreprésentés face aux collèges urbains, plus peuplés et plus critiques. À cette arithmétique favorable s'ajoute la présence massive de fonctionnaires parmi les élus, ces députés que l'opposition accuse de dépendre du gouvernement qui les nomme et les promeut.
L'opposition, précisément, sort affaiblie de ce scrutin. Les républicains restent marginaux, les légitimistes divisés, et le centre gauche mené par Adolphe Thiers peine à rassembler. La Chambre nouvelle donne au régime une assise confortable, presque écrasante. Guizot dispose désormais des moyens de gouverner sans crainte immédiate d'un renversement. Cette solidité apparente masque pourtant une fragilité profonde, que peu mesurent en ce mois d'août.
Le pays qui a voté n'est pas le pays réel. Derrière la façade d'un Parlement docile, la France ouvrière et paysanne demeure hors du champ politique. Les récoltes de 1846 s'annoncent médiocres, la crise de la pomme de terre frappe déjà plusieurs régions d'Europe, et l'hiver qui vient verra flamber le prix du pain. Les banquets réformistes, ces réunions publiques où l'on plaide pour l'abaissement du cens et l'extension du droit de suffrage, gagnent en audience dans les mois qui suivent. Le pouvoir, sûr de sa majorité, refuse toute concession.
Cette assemblée élue au faîte de la puissance de Guizot est la dernière de la monarchie de Juillet. Dix-huit mois après le vote, en février 1848, l'interdiction d'un banquet réformiste à Paris déclenche des manifestations, puis des barricades. Guizot est renvoyé le 23 février dans l'espoir d'apaiser la rue. Il est trop tard. Le lendemain, Louis-Philippe abdique et prend la route de l'exil vers l'Angleterre. La République est proclamée, et avec elle le suffrage universel masculin, qui fait passer le corps électoral de moins de deux cent cinquante mille votants à plus de neuf millions.
Le contraste résume à lui seul la portée du 1er août 1846. Le scrutin qui semblait sceller la domination d'un système en a exposé les limites. En verrouillant la Chambre au profit d'une minorité censitaire, le pouvoir avait cru se protéger. Il avait en réalité coupé le régime du pays qu'il prétendait représenter.
Les historiens qui ont reconstitué la composition de cette Chambre insistent sur un point : jamais la monarchie de Juillet n'avait paru aussi maîtresse de son destin qu'au soir de ce vote d'été. La majorité était nette, le gouvernement stable, l'opposition contenue. Rien, dans les chiffres, n'annonçait l'effondrement. C'est peut-être la leçon la plus durable de ce scrutin oublié : une majorité parlementaire, si large soit-elle, ne dit rien de la légitimité d'un pouvoir aux yeux de ceux qu'il exclut du vote.
Le dernier mot revient à la chronologie. Élue le 1er août 1846 pour cinq ans, la Chambre n'en siégera pas deux. Elle disparaît dans la tourmente de février 1848, emportée par la révolution que sa propre composition avait rendue possible.