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MEMOIRE D URNES

2 août 1910 : Cent dix-sept électeurs pour désigner l'Oberland

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 2 août 1910, dans la petite ville de Vaduz, cent vingt-deux hommes sont attendus pour accomplir un devoir électoral d'un genre rare en Europe. Cent dix-sept répondent présents. Ce ne sont pas des citoyens ordinaires venus glisser un bulletin dans une urne, mais des grands électeurs, désignés dans les communes de la circonscription pour choisir à leur tour les représentants du peuple. Dans la principauté de Liechtenstein, on ne vote pas directement pour ses députés. On élit d'abord ceux qui éliront.

Ce jour d'été inaugure les élections générales de 1910, réparties sur deux dates. La circonscription de l'Oberland, la partie haute du pays autour de Vaduz, désigne ses représentants le 2 août. Celle de l'Unterland suivra le 4. Le système à deux degrés, hérité d'une tradition où la représentation passe par les notables communaux, confie à une poignée de mandataires le soin de composer le Landtag, le parlement de la principauté.

Les chiffres disent l'échelle du scrutin. Sur les cent vingt-deux électeurs que compte l'Oberland, cent dix-sept prennent part au vote. Ils doivent pourvoir sept sièges de députés titulaires et trois sièges de suppléants. À cette dimension, chaque voix pèse, chaque absence compte, et le résultat se joue dans une assemblée où tous se connaissent. Le Liechtenstein d'alors ne dépasse guère les dix mille habitants, coincé entre l'Empire austro-hongrois, dont il dépend étroitement, et la Suisse voisine.

Le prince Jean II règne sur la principauté depuis 1858 et la gouvernera jusqu'en 1929, l'un des règnes les plus longs de l'histoire européenne. Surnommé Jean le Bon, il vit le plus souvent à Vienne et laisse à ses fonctionnaires le soin d'administrer le petit État. La Constitution en vigueur, celle de 1862, accorde au Landtag un rôle consultatif et budgétaire réel, mais le souverain conserve un pouvoir considérable, dont celui de nommer une partie des membres du parlement. Le vote des grands électeurs ne fabrique donc qu'une fraction de l'assemblée.

L'affaire n'est pas dénuée de rebondissements. Parmi les élus de l'Oberland figure Franz Schlegel, qui refuse le mandat que les électeurs lui ont confié. Son renoncement oblige à le remplacer, et c'est Josef Gassner qui prend le siège devenu vacant. L'épisode, minuscule à l'échelle de l'histoire continentale, illustre le fonctionnement intime de ce corps politique où les mandats se déclinent et se transmettent entre notables d'une même vallée.

La qualité de grand électeur elle-même dessine une société politique verticale. Ces mandataires ne représentent pas une opinion, mais des communes et des lignages, choisis pour leur position sociale autant que pour leurs convictions. Le vote se joue à visage découvert, dans une salle où les alliances familiales et les rivalités de voisinage comptent davantage que les débats d'idées. À cette échelle, sept sièges de titulaires et trois de suppléants suffisent à répartir l'influence entre les villages de la vallée du Rhin.

Le scrutin de 1910 s'inscrit dans une période où le Liechtenstein n'a pas encore vu naître de véritables partis. Les clivages structurés, entre le futur Parti populaire chrétien-social et l'Union patriotique, n'apparaîtront qu'après la Première Guerre mondiale, dans les années qui suivent 1918. En 1910, les candidats se présentent d'abord comme des hommes de leur commune, porteurs d'intérêts locaux plus que de programmes idéologiques. La politique liechtensteinoise reste une affaire de proximité, de familles et de terroirs.

Ce mode de désignation à deux degrés vivra encore quelques années. La réforme constitutionnelle de 1918, puis la Constitution de 1921, transformeront le système en introduisant le suffrage direct pour l'élection du Landtag et en réduisant les prérogatives du prince au profit d'un régime plus parlementaire. Le vote indirect de 1910 appartient ainsi au dernier âge d'un ordre ancien, celui d'une principauté encore arrimée à Vienne et à ses usages politiques d'Ancien Régime tempéré.

L'histoire retiendra que ce scrutin s'est tenu quatre ans avant l'embrasement de l'Europe. En août 1914, jour pour jour ou presque, le continent bascule dans la guerre. Le Liechtenstein, lié à l'Autriche-Hongrie par une union douanière et monétaire, en subira les conséquences sans combattre. L'effondrement de l'Empire des Habsbourg en 1918 poussera la principauté à se tourner vers la Suisse, réorientation qui redessinera tout son destin économique et diplomatique au cours des décennies suivantes.

Rien de tout cela ne transparaît dans la salle de Vaduz ce 2 août 1910. Les cent dix-sept électeurs présents accomplissent un geste routinier, sans conscience de clore une époque. Ils désignent sept députés et trois suppléants, actent le refus de Franz Schlegel, installent Josef Gassner à sa place, et rentrent chez eux dans les villages de l'Oberland.

Le scrutin à deux degrés répondait à une conception ancienne de la représentation, où l'on jugeait le peuple trop nombreux ou trop peu instruit pour désigner directement ses gouvernants. En confiant ce soin à des grands électeurs triés dans les communes, le système filtrait la volonté populaire à travers le prisme des notabilités locales. Cette architecture, courante dans l'Europe du dix-neuvième siècle, cédait partout du terrain au suffrage direct. Le Liechtenstein la conservait encore en 1910, témoin attardé d'un monde politique que la guerre à venir allait balayer avec le reste.

La démocratie liechtensteinoise contemporaine, l'une des plus vivantes du continent avec ses référendums fréquents et son électorat de quelques milliers de citoyens, est née de la lente transformation de ce système. Le vote de 1910 en marque une étape presque invisible. Deux jours plus tard, l'Unterland votait à son tour. Le Landtag ainsi composé siégerait dans un monde qui, sans le savoir, vivait ses dernières années de paix.