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UN JOUR, UN PAYS

Bhoutan, le royaume heureux qui perd sa jeunesse

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Coincé entre les deux géants démographiques de la planète, la Chine au nord et l'Inde au sud, le Bhoutan tient sur une bande de contreforts himalayens à peine plus étendue que la Suisse. Environ 38 000 kilomètres carrés, moins de 800 000 habitants, et un relief qui grimpe du delta subtropical de la plaine du Duars, à deux cents mètres d'altitude, jusqu'aux sommets du Gangkhar Puensum qui culmine à 7 570 mètres. Cette montagne détient un record inhabituel : elle est le plus haut sommet non gravi au monde, l'alpinisme au-dessus de 6 000 mètres ayant été interdit par les autorités par respect pour les divinités censées y résider. Le pays vit à la verticale, et chaque vallée y forme un monde presque clos, séparé du voisin par des cols que la neige ferme une partie de l'année.

Cette géographie a façonné l'histoire. Longtemps, le Bhoutan a été un ensemble de fiefs rivaux jusqu'à ce qu'un moine venu du Tibet, Ngawang Namgyal, les unifie au XVIIe siècle. Connu sous le titre de Zhabdrung, il dote le territoire d'un code de lois, d'une administration et de ces forteresses-monastères, les dzongs, qui dominent encore aujourd'hui les principales vallées. Le dzong de Punakha, à la confluence de deux rivières nommées le père et la mère, resta le siège du gouvernement jusqu'au début du XXe siècle. En 1907, après une période d'instabilité, Ugyen Wangchuck fut proclamé premier roi héréditaire, fondant une dynastie qui règne toujours. Le Bhoutan a la particularité rare de n'avoir jamais été colonisé, ce qui lui a permis de conserver sa langue officielle, le dzongkha, son architecture et un bouddhisme vajrayana profondément ancré dans la vie quotidienne.

La modernisation fut tardive et pilotée d'en haut. Le pays n'a construit ses premières routes carrossables que dans les années 1960. La télévision et internet n'ont été autorisés qu'en 1999, faisant du Bhoutan l'un des derniers États au monde à ouvrir ses portes à l'écran. Cette prudence n'était pas de l'immobilisme : elle traduisait une doctrine devenue célèbre, celle du Bonheur national brut. Formulée par le quatrième roi, Jigme Singye Wangchuck, dans les années 1970, cette approche propose de mesurer le développement autrement que par le seul produit intérieur. Bonne gouvernance, préservation de la culture, protection de l'environnement et développement économique équilibré en forment les piliers. L'idée a été moquée puis étudiée, jusqu'à influencer les réflexions internationales sur les indicateurs de richesse.

Le tournant le plus spectaculaire fut politique. En 2006, le même quatrième roi abdiqua volontairement en faveur de son fils, alors qu'aucune pression ne l'y contraignait. Deux ans plus tard, il imposa la démocratie à un peuple qui, pour partie, n'en voulait pas. La Constitution de 2008 transforma la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle et instaura des élections. Le roi actuel, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, surnommé le Roi-dragon, incarne cette transition. Le pouvoir exécutif appartient désormais à un Premier ministre élu, mais le monarque conserve une autorité morale considérable et reste le garant de l'unité nationale.

Les quatrièmes élections législatives, tenues en janvier 2024, ont porté au pouvoir Tshering Tobgay, chef du Parti démocratique populaire, qui avait déjà dirigé le gouvernement de 2013 à 2018. Le personnage détonne dans le paysage des dirigeants mondiaux : médecin de formation, il continue de consulter des patients le samedi et d'encadrer des internes, une habitude qu'il revendique comme un moyen de garder le contact avec la réalité de ses concitoyens. Son mandat s'ouvre sur un défi que les statistiques rendent brutal. Ces dernières années, plusieurs dizaines de milliers de Bhoutanais, souvent jeunes et diplômés, ont quitté le pays, principalement pour l'Australie, en quête de salaires et de perspectives que l'économie nationale peine à offrir. Cette émigration inquiète un royaume dont la population est déjà réduite.

La réponse du gouvernement tient dans un pari démesuré au regard de la taille du pays : Gelephu Mindfulness City. Lancé par le roi lui-même, ce projet vise à créer, à la frontière indienne, une région administrative spéciale de plusieurs milliers de kilomètres carrés, pensée comme un pont économique entre l'Asie du Sud et l'Asie du Sud-Est, alimentée par l'hydroélectricité et fondée sur les principes du Bonheur national brut. L'ambition est de retenir les talents et d'attirer les investissements sans renier l'identité du pays. Le chantier, encore embryonnaire, cristallise les espoirs et les doutes.

L'économie repose largement sur deux ressources. L'hydroélectricité, d'abord, vendue à l'Inde, qui procure au pays l'essentiel de ses devises et fait du Bhoutan l'un des rares États au bilan carbone négatif, ses forêts absorbant davantage de gaz à effet de serre qu'il n'en émet. Le tourisme, ensuite, strictement encadré par une taxe quotidienne de développement durable prélevée sur chaque visiteur étranger, conçue pour privilégier la qualité sur la quantité. Le montant de cette taxe, un temps porté à deux cents dollars par jour, a été révisé à la baisse pour raviver un secteur affaibli par la fermeture des frontières durant la pandémie.

En politique étrangère, le Bhoutan avance sur une ligne de crête. Il n'entretient pas de relations diplomatiques formelles avec la Chine et n'a d'ambassade dans aucune des cinq puissances membres du Conseil de sécurité de l'ONU. Sa dépendance à l'égard de l'Inde, en matière commerciale comme militaire, est ancienne et structurante. Or Pékin et Thimphou négocient depuis des années le tracé de leur frontière commune, notamment autour du plateau du Doklam, où un face-à-face militaire sino-indien avait tendu toute la région en 2017. Chaque avancée de ces pourparlers est scrutée à New Delhi, qui redoute de voir son petit voisin glisser hors de son orbite.

Le Bhoutan reste ainsi une anomalie assumée : un royaume qui a choisi la démocratie sans révolution, qui compte son bonheur avec sérieux et qui interdit qu'on grimpe sur ses montagnes sacrées. Reste une question que ses jeunes posent avec leurs pieds, en montant dans les avions pour Perth ou Sydney : le bonheur national brut suffira-t-il à les convaincre de rester.