Le 3 août 2006, cinq mille sept cent soixante-cinq électeurs inscrits se rendent aux urnes dispersées sur les neuf atolls de Tuvalu, un archipel du Pacifique dont la population entière tiendrait dans un quartier de ville moyenne. Ils doivent désigner quinze députés parmi trente-deux candidats, dont deux femmes. Aucun de ces prétendants ne se réclame d'un parti. Dans ce petit État indépendant depuis 1978, les formations politiques n'existent pas. On vote pour un homme ou une femme, pour un nom connu de tous sur son île, jamais pour une étiquette.
Le scrutin de 2006 se distingue d'emblée par un changement de règle. Le Parlement passe de douze à quinze sièges élus, élargissant une assemblée déjà minuscule. Ce redécoupage modifie l'équilibre entre les circonscriptions, réparties sur les atolls habités de Funafuti, Nanumea, Nui, Niutao, Nukufetau, Nukulaelae, Vaitupu et l'île de Nanumaga. Chaque atoll envoie ses représentants dans une logique de proximité insulaire, où la campagne se fait de bouche à oreille, de maison en maison, dans des communautés où l'anonymat n'existe pas.
Le résultat surprend par son ampleur. Huit des quinze députés sortants sont battus. Parmi eux, l'ensemble du cabinet du Premier ministre en fonction, Maatia Toafa, est balayé, à l'exception notable du chef du gouvernement lui-même, qui conserve son siège. Huit nouveaux venus font leur entrée au Parlement. Dans un système sans partis, une telle rotation ne traduit pas un basculement idéologique, mais un désaveu personnel adressé aux figures du pouvoir sortant par des électeurs qui jugent sur les actes et les services rendus.
L'absence de partis façonne toute la vie politique tuvaluane. Les gouvernements se forment après le scrutin, par des tractations entre députés fraîchement élus, et se défont au gré des alliances mouvantes et des motions de censure. La stabilité y est une denrée rare. Un Premier ministre peut tomber non sur un désaccord de programme, mais sur le glissement d'une poignée de voix dans une assemblée où quinze personnes suffisent à faire et défaire un exécutif.
C'est ce mécanisme qui se met en marche après le vote. Le 14 août 2006, onze jours après le scrutin, les députés réunis élisent Apisai Ielemia au poste de Premier ministre. L'homme n'est pas un tribun. Ancien diplomate, ancien greffier du Parlement et haut fonctionnaire de carrière, il incarne une tradition de service public plutôt que d'agitation partisane. Il cumule les fonctions de chef du gouvernement et de ministre des Affaires étrangères. Kamuta Latasi, figure expérimentée de la vie politique locale, est désigné président du Parlement. Le gouverneur général Filoimea Telito, représentant de la Couronne britannique dans ce royaume du Commonwealth, procède à l'investiture du nouveau cabinet.
Ielemia hérite d'un pays confronté à une menace qui dépasse de loin les querelles d'atolls. Tuvalu, dont le point culminant s'élève à peine à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, figure parmi les États les plus exposés à la montée des eaux. La question climatique, déjà, structure la diplomatie de l'archipel bien plus que ses débats intérieurs. Dans les années qui suivent le scrutin de 2006, le pays fera entendre sa voix dans les enceintes internationales, à commencer par les négociations sur le climat, pour rappeler qu'une nation entière risque la disparition physique.
Le contraste est saisissant entre la modestie du processus électoral et l'immensité de l'enjeu national. Quelques milliers de bulletins déposés sur des atolls isolés, une assemblée de quinze membres, un Premier ministre choisi par ses pairs dans une salle où tout le monde se connaît, et pourtant un État souverain qui siège aux Nations unies et défend son droit à exister face à l'océan.
La campagne, dans un tel pays, ne ressemble à aucune autre. Il n'y a ni meetings de masse ni affiches placardées dans des rues qui n'existent guère. Les candidats se déplacent d'atoll en atoll, souvent par bateau, et plaident leur cause dans les maisons de réunion communautaires où les familles élargies débattent à voix haute. La parole donnée, la réputation, la capacité à ramener des projets et des aides vers son île pèsent plus que tout programme écrit. Le lien entre l'élu et son atoll est direct, presque contractuel, et c'est ce lien que les électeurs de 2006 ont massivement renégocié en écartant huit sortants.
Le gouvernement Ielemia gouvernera jusqu'aux élections de 2010. Sa formation, issue du renversement de la moitié du Parlement, aura duré le temps d'une législature complète, ce qui, à l'échelle tuvaluane, constitue déjà une forme de longévité. Le mode de scrutin sans partis, unique en son genre parmi les démocraties du monde, continuera d'imposer sa logique : des campagnes personnelles, des alliances nouées après le vote, des gouvernements suspendus au moindre déplacement de voix.
Ce modèle sans partis intrigue les observateurs extérieurs, habitués à voir dans les formations politiques la charpente naturelle de toute démocratie. Tuvalu prouve qu'une nation peut fonctionner autrement, en misant sur le lien personnel entre l'élu et sa communauté plutôt que sur des machines partisanes. Le prix de cette formule est l'instabilité gouvernementale, les majorités se recomposant au gré des personnes et non des programmes. Son avantage est une proximité rare entre gouvernants et gouvernés, dans un État où chacun connaît son député et peut lui demander des comptes directement.
Le 3 août 2006, les électeurs de Tuvalu n'ont pas choisi entre des programmes. Ils ont jugé des personnes. Huit sortants sont partis, huit visages nouveaux les ont remplacés, et onze jours plus tard un ancien diplomate se retrouvait à la tête d'un pays qui, plus que tout autre, mesure la fragilité de sa propre existence. Les élections suivantes se tiendront en 2010. D'ici là, l'océan continuera de monter.