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MEMOIRE D URNES

4 août 1967 : en Iran, un scrutin joué d'avance pour le parti du Chah

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 4 août 1967, les électeurs iraniens se rendent aux urnes pour élire les deux cent dix-neuf députés de la vingt et unième législature du Majlis, la chambre basse du Parlement. Le résultat ne fait guère de doute avant même l'ouverture des bureaux de vote. Le parti Iran Novin, formation créée quatre ans plus tôt sous le patronage direct du souverain, rafle cent quatre-vingts sièges. La participation plafonne autour de trente-cinq pour cent. Dans l'Iran de Mohammad Reza Pahlavi, voter revient moins à choisir qu'à ratifier.

Le Majlis qui sort de ce scrutin est le produit d'une architecture politique conçue pour donner au régime les apparences du pluralisme sans les risques de la contestation. À la tête du gouvernement depuis 1965, le Premier ministre Amir-Abbas Hoveyda dirige aussi le parti majoritaire. Iran Novin, dont le nom signifie Iran nouveau, a été fondé en décembre 1963 sous l'influence directe du Chah pour servir de véhicule à son programme de modernisation. Hoveyda a méthodiquement placé ses hommes dans les rouages de l'État et de la formation, garantissant à celle-ci une domination sans partage.

Face à Iran Novin, une opposition officielle existe, mais elle relève davantage de la mise en scène que du combat politique. Le parti Mardom, le parti du peuple, obtient dix-neuf sièges. Il tient le rôle d'opposition de Sa Majesté, toléré et même encouragé pour donner au système bipartite une crédibilité de façade. Le reste des sièges revient à des indépendants et à des candidats aux appartenances diverses. Aucune force réellement hostile au trône ne franchit le seuil du Parlement, car aucune n'est autorisée à concourir librement.

Ce dispositif prend racine dans les bouleversements de 1953. Le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, orchestré avec l'appui des services américains et britanniques après la nationalisation du pétrole iranien, avait rétabli le pouvoir personnel du Chah et écarté durablement les nationalistes du Front national ainsi que le parti communiste Toudeh. Depuis, le souverain construit patiemment un régime où les élections servent à légitimer sa politique plutôt qu'à en débattre. La Révolution blanche, ce vaste programme de réformes lancé en 1963 comprenant la réforme agraire et le droit de vote des femmes, fournit à Iran Novin son fonds de commerce idéologique.

Le scrutin d'août 1967 intervient dans une période faste pour le régime. Les cours du pétrole nourrissent une croissance rapide, les infrastructures se multiplient, et le pouvoir affiche une assurance qui culminera quelques mois plus tard. Le 26 octobre 1967, le Chah se fait couronner en grande pompe à Téhéran, ceignant lui-même la couronne impériale et posant le diadème sur la tête de l'impératrice Farah. Le Parlement docile élu en août forme le décor institutionnel de cette apogée monarchique.

La façade dissimule des tensions que le vote ne laisse pas paraître. La modernisation autoritaire heurte le clergé chiite, dont une figure montante, l'ayatollah Rouhollah Khomeini, a déjà été exilée en 1964 pour son opposition frontale au Chah. La police politique, la Savak, surveille et réprime toute dissidence. Les libertés publiques restent étroitement encadrées, et le Parlement, si largement acquis au régime, n'exerce aucun contre-pouvoir réel face à un souverain qui concentre l'autorité.

Le bipartisme organisé autour d'Iran Novin et de Mardom n'est pas le fruit d'une évolution spontanée. Il a été pensé au sommet de l'État comme un instrument de contrôle, offrant l'image d'une compétition tout en cadenassant ses résultats. Les deux formations partagent la même loyauté envers le trône et ne divergent que sur des nuances de forme. L'électeur qui se rend aux urnes en août 1967 le sait : quel que soit le bulletin déposé, la ligne du pouvoir sortira renforcée.

Le taux de participation d'environ trente-cinq pour cent en dit long sur le rapport des Iraniens à ce rituel électoral. Dans un pays où l'issue est connue d'avance et où l'offre politique se réduit à deux partis validés par le pouvoir, une large part du corps électoral s'abstient. Le désintérêt n'est pas de l'apathie pure : il traduit la conscience diffuse que le vote ne change rien à la marche des affaires, décidées ailleurs, au palais.

L'histoire donnera à ce scrutin une résonance rétrospective. La domination écrasante d'Iran Novin, la marginalisation de toute opposition authentique, l'appui du Parlement à un pouvoir de plus en plus personnel : autant d'éléments qui, une décennie plus tard, se retourneront contre le régime. En 1975, le Chah supprimera jusqu'à la fiction du bipartisme en instaurant un parti unique, le Rastakhiz, forçant la population à y adhérer. Cette fuite en avant autoritaire précipitera l'isolement du souverain.

Amir-Abbas Hoveyda, l'homme qui tenait à la fois le gouvernement et le parti majoritaire en 1967, incarnera jusqu'au bout ce système. Premier ministre pendant treize ans, il sera arrêté après la révolution de 1979 et exécuté la même année par le nouveau pouvoir islamique, symbole d'un ordre balayé.

Le 4 août 1967, rien de tout cela n'était écrit. Iran Novin comptait ses cent quatre-vingts sièges, Mardom ses dix-neuf, et le Chah préparait son couronnement. Le Majlis de la vingt et unième législature siégerait comme les précédents, chambre d'enregistrement d'un pouvoir persuadé de sa propre solidité. Douze ans plus tard, le trône n'existait plus.