Il faut d'abord se représenter l'échelle. L'Indonésie s'étire sur près de 5 000 kilomètres d'ouest en est, de la pointe de Sumatra à la frontière de la Papouasie, soit la distance qui sépare Londres de Téhéran. Entre les deux, plus de 17 000 îles, dont environ 6 000 habitées, réparties le long de l'équateur en un chapelet volcanique qui compte quelque 130 volcans actifs, le plus grand nombre au monde. Le pays chevauche la ceinture de feu du Pacifique, ce qui le condamne aux séismes et aux éruptions, mais lui vaut aussi des sols d'une fertilité rare. Avec près de 280 millions d'habitants, l'Indonésie est le quatrième pays le plus peuplé de la planète et abrite la plus grande population musulmane du monde, même si sa devise nationale, l'unité dans la diversité, rappelle qu'on y parle plus de 700 langues et qu'y cohabitent des centaines de groupes ethniques.
Cette mosaïque n'a jamais été une donnée naturelle. Elle est le produit d'une histoire commerciale et coloniale. Dès l'Antiquité, les moussons faisaient des détroits de Malacca et de la Sonde des carrefours obligés entre la Chine, l'Inde et le monde arabe. Des royaumes puissants s'y sont succédé, le Srivijaya bouddhiste depuis Sumatra, puis l'empire Majapahit hindou-bouddhique à Java, dont les souverains du XIVe siècle rêvaient déjà d'unifier l'archipel. Les temples de Borobudur et de Prambanan, à Java central, témoignent encore de cette splendeur ancienne. L'islam s'est diffusé plus tard, par le commerce et non par la conquête, ce qui explique en partie le syncrétisme qui caractérise longtemps sa pratique dans le pays.
L'arrivée des Européens changea la nature du jeu. Attirés par les épices, muscade et clou de girofle valant alors leur pesant d'or, les Portugais puis les Néerlandais s'installèrent. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales, puis l'État colonial qui lui succéda, mirent trois siècles à soumettre l'archipel, imposant des cultures forcées qui enrichirent Amsterdam et appauvrirent les campagnes javanaises. L'occupation japonaise, pendant la Seconde Guerre mondiale, brisa le prestige colonial. Le 17 août 1945, deux jours après la capitulation de Tokyo, Soekarno proclama l'indépendance. Il fallut encore quatre années de guerre et de négociations pour que les Pays-Bas la reconnaissent.
L'Indonésie indépendante a connu deux hommes forts avant de devenir une démocratie. Soekarno, père de la nation et théoricien du Pancasila, cette philosophie d'État en cinq principes qui reste le socle idéologique du pays, dériva vers un régime autoritaire avant d'être écarté au milieu des années 1960, dans un bain de sang anticommuniste qui fit des centaines de milliers de morts. Lui succéda le général Soeharto, dont l'Ordre nouveau dura plus de trente ans, mêlant croissance économique, corruption et répression, jusqu'à ce que la crise financière asiatique de 1997 emporte le régime. La chute de Soeharto en 1998 ouvrit la Reformasi, période de démocratisation qui a doté l'Indonésie d'élections libres, d'une décentralisation massive et d'une presse vivace. En une génération, le pays est devenu l'une des plus grandes démocraties du monde.
C'est dans ce cadre que Prabowo Subianto a accédé à la présidence en octobre 2024, huitième chef de l'État du pays. Sa trajectoire résume à elle seule les tensions de l'histoire récente. Ancien général des forces spéciales, gendre de Soeharto, longtemps accusé d'exactions commises à la fin de la dictature, il avait été interdit d'entrée aux États-Unis pendant des années. Battu à deux reprises par son prédécesseur Joko Widodo, il s'est finalement imposé en s'alliant à lui et en séduisant une jeunesse qui n'a pas connu la dictature. Devenu président, il a fait de ses programmes sociaux la marque de son mandat, notamment la distribution de repas nutritifs gratuits aux enfants, aux femmes enceintes et aux personnes âgées, une opération logistique d'une ampleur inédite censée toucher des dizaines de millions de bénéficiaires.
Prabowo a aussi lancé un fonds souverain, Danantara, destiné à regrouper les actifs des grandes entreprises publiques pour financer le développement, et il affiche une diplomatie hyperactive. En mai 2026, il a été reçu à Paris par Emmanuel Macron pour une visite d'État qui a élevé les relations franco-indonésiennes au rang de partenariat stratégique global, avec des accords touchant la défense, l'énergie et l'enseignement supérieur. Au Forum économique mondial de Davos, en janvier 2026, il a plaidé pour une Indonésie non alignée, ouverte aux investissements de toutes les puissances. Rarement un président indonésien aura autant voyagé.
Les défis, eux, restent enracinés dans le territoire. Le plus visible est le déménagement de la capitale. Jakarta, mégapole de plus de dix millions d'habitants, s'enfonce littéralement, certains quartiers perdant plusieurs centimètres par an sous l'effet du pompage excessif des nappes phréatiques et du poids de l'urbanisation. Pour y répondre, l'État construit de toutes pièces une nouvelle capitale, Nusantara, dans la jungle de Kalimantan, sur l'île de Bornéo. Le chantier, colossal et controversé, avance plus lentement que prévu, faute d'investisseurs privés convaincus. Il concentre les interrogations sur la capacité du pays à mener à bien ses grands desseins.
À ces enjeux s'ajoutent la déforestation, alimentée par l'huile de palme dont l'Indonésie est le premier producteur mondial, la montée des eaux qui menace un archipel de plaines côtières, et la question de l'équilibre religieux, entre un islam majoritairement modéré et des courants plus rigoristes qui gagnent du terrain dans certaines régions comme Aceh, seule province à appliquer la charia. La Papouasie occidentale, à l'extrémité orientale, reste par ailleurs le théâtre d'un conflit séparatiste larvé et peu médiatisé.
Puissance montante d'Asie du Sud-Est, membre du G20, l'Indonésie avance avec l'assurance d'un géant qui se sait sous-estimé. Reste à savoir si Nusantara sortira vraiment de terre, ou si la nouvelle capitale restera longtemps une esplanade au milieu de la forêt, pendant que Jakarta continue de s'enfoncer.