Le 5 août 1928, les Panaméens se rendent aux urnes pour élire à la fois un nouveau président de la République et une nouvelle Assemblée nationale. Sur le papier, le scrutin oppose deux candidats. Dans les faits, la partie est jouée avant même le premier bulletin. Le président sortant, Rodolfo Chiari, contrôle quatre des sept sièges du conseil électoral national. Il tient donc la machine qui organise, supervise et valide le vote. Son candidat n'a presque plus qu'à se laisser porter.
Cette élection se déroule sur fond de fracture. Le Parti libéral, force dominante de la vie politique panaméenne, s'est scindé. Deux candidats libéraux se disputent la présidence, tandis que le camp conservateur, affaibli, ne présente personne. D'un côté, Florencio Harmodio Arosemena, ingénieur soutenu par Chiari et l'appareil au pouvoir. De l'autre, Jorge E. Boyd, porté par Belisario Porras, ancien président et figure historique du libéralisme national, désormais relégué dans l'opposition.
Le duel personnel entre Chiari et Porras structure tout le scrutin. Au fil de son mandat, Chiari s'est emparé du contrôle de l'appareil du Parti libéral, arrachant à Porras la direction d'une formation que ce dernier avait longtemps incarnée. La mainmise sur le conseil électoral parachève cette domestication de l'appareil d'État. Avec quatre voix sur sept dans l'organe chargé d'arbitrer le vote, le pouvoir sortant dispose de leviers quasi insurmontables et prive ses adversaires de tout recours efficace.
Arosemena l'emporte donc, sans réelle surprise. Ingénieur de formation, homme d'affaires plus que tribun, il apparaît comme le prolongement naturel de la présidence Chiari, dont il doit garantir la continuité. Son accession au pouvoir consacre la capacité d'un président sortant à désigner de fait son successeur en contrôlant les rouages électoraux, pratique alors répandue dans plusieurs républiques d'Amérique latine où la façade constitutionnelle recouvre des logiques de clientèle et de personnalisation du pouvoir.
Rodolfo Chiari n'est pas un nouveau venu dans ce jeu. Arrivé à la présidence en 1924, il appartient à cette génération de dirigeants libéraux qui se sont partagé le pouvoir depuis l'indépendance, alternant les mandats au sein d'un cercle restreint de familles influentes. Sa méthode, en 1928, ne fait que pousser à son terme une logique déjà éprouvée : celle d'un pouvoir qui se reproduit en désignant ses héritiers plutôt qu'en s'exposant au verdict incertain des électeurs. La rupture avec Belisario Porras, son ancien allié devenu rival, achève de transformer le scrutin en règlement de comptes entre deux hommes qui avaient un temps marché ensemble.
Le Panama de 1928 est une jeune république. Née en 1903 de la séparation d'avec la Colombie, encouragée par les États-Unis désireux de bâtir un canal interocéanique, la nation vit dans l'ombre de son puissant voisin du Nord. Le traité de 1903 a concédé à Washington une zone du canal placée sous souveraineté américaine, et l'article de la Constitution panaméenne autorise même les États-Unis à intervenir pour maintenir l'ordre. La souveraineté du pays est réelle mais bornée, et la présence américaine pèse sur chaque échéance politique.
Arosemena prête serment le 1er octobre 1928 pour un mandat prévu jusqu'en 1934. Il n'ira pas au terme. Rattrapé par la crise économique mondiale déclenchée par le krach de 1929, confronté à une contestation croissante et affaibli par les accusations d'illégitimité qui entourent son élection, il est renversé le 3 janvier 1931. Le coup d'État est mené par Acción Comunal, un mouvement nationaliste de classes moyennes hostile à la mainmise oligarchique et à l'influence étrangère. C'est le premier renversement d'un gouvernement dans l'histoire du Panama indépendant, et l'un des premiers coups d'État réussis en Amérique latine au lendemain de la Grande Dépression.
La chute d'Arosemena éclaire rétrospectivement le vice de son élection. Un président installé par le contrôle du conseil électoral, sans onction populaire véritable, se retrouve démuni face à la crise et à la rue. La légitimité confisquée en 1928 n'a pas résisté à la première tempête sérieuse. Le pouvoir qui l'avait porté, celui de Chiari, n'a pu le protéger une fois disparues les circonstances favorables.
L'épisode marque un tournant. Acción Comunal, en renversant Arosemena, ouvre une séquence où les militaires et les mouvements nationalistes joueront un rôle croissant dans la vie politique panaméenne. La domination des grandes familles libérales et conservatrices, qui se partageaient le pouvoir depuis l'indépendance, commence à se fissurer. Les décennies suivantes verront monter en puissance de nouveaux acteurs, jusqu'à l'affirmation, bien plus tard, du pouvoir militaire.
La séquence panaméenne des années 1928 à 1931 illustre une fragilité commune à l'époque. Un pouvoir peut confisquer une élection et installer son candidat, sans pour autant lui transmettre la solidité nécessaire pour gouverner dans la durée. La légitimité ne se décrète pas depuis un conseil électoral, elle se gagne devant le pays. Arosemena, ingénieur compétent mais dépourvu d'assise populaire propre, n'avait derrière lui que la volonté de Chiari. Quand la crise mondiale a frappé et que la rue s'est soulevée, ce socle s'est révélé creux, et l'édifice bâti à l'été 1928 s'est effondré en une seule journée d'hiver.
Le 5 août 1928 restera comme l'exemple d'un scrutin dont l'issue était réglée d'avance par celui-là même qui devait en garantir la régularité. Rodolfo Chiari avait choisi son successeur et disposait des moyens de l'imposer. Florencio Harmodio Arosemena fut élu, puis chassé du palais présidentiel moins de trente mois plus tard. Le conseil électoral qui l'avait couronné n'existait plus pour le défendre le matin du 3 janvier 1931.