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MEMOIRE D URNES

6 août 1923 : un écrivain élu président du Portugal en son absence

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 6 août 1923, dans l'hémicycle du Congrès de la République réuni à Lisbonne, les parlementaires portugais s'apprêtent à élire le chef de l'État. L'homme qu'ils vont porter à la présidence n'est pas dans la salle. Manuel Teixeira Gomes, diplomate et écrivain, sera désigné en son absence, au terme de trois tours de scrutin serrés dont l'issue ne se dessine qu'à la fin. Il faudra un ultime vote pour dénouer une bataille que rien, au départ, ne promettait facile.

Au Portugal, la Constitution de 1911 confie l'élection du président non au peuple, mais au Congrès de la République, réunion des deux chambres du Parlement. Le chef de l'État y est choisi par les élus, à la majorité qualifiée des deux tiers. Cette règle exigeante transforme chaque élection présidentielle en épreuve de force entre courants parlementaires, dans un régime où les majorités sont fragiles et les gouvernements éphémères.

Le déroulé du vote traduit cette difficulté. Au premier tour, cent quatre-vingt-dix-sept congressistes participent. Teixeira Gomes recueille cent huit voix, contre soixante-treize à son principal rival, Bernardino Machado, ancien président lui-même, le reste se dispersant sur d'autres noms. Au deuxième tour, avec le même nombre de votants, Teixeira Gomes progresse à cent quatorze voix et Machado recule à soixante et onze. Aucun des deux n'atteint la majorité des deux tiers requise par la Constitution.

Un troisième tour devient nécessaire. Cette fois, cent quatre-vingt-quinze congressistes prennent part au scrutin. Teixeira Gomes obtient cent vingt et une voix, Bernardino Machado n'en réunit plus que cinq, et soixante-huit bulletins sont blancs. Le report massif des voix et l'effondrement de la candidature Machado ouvrent la voie à l'élection de l'écrivain diplomate. Le Congrès a tranché, après avoir hésité.

L'homme ainsi choisi détonne dans le paysage politique. Né dans l'Algarve, Manuel Teixeira Gomes est avant tout un homme de lettres, auteur reconnu d'une prose raffinée, et un diplomate expérimenté qui a représenté le Portugal à Londres. Peu porté sur les intrigues d'appareil, il incarne une figure de compromis dans un régime miné par l'instabilité. Son élection en son absence dit assez son rapport distant au pouvoir : il n'a pas fait campagne dans les couloirs, il a été appelé.

Le Portugal de 1923 vit sous le signe du désordre. La Première République, proclamée en 1910 après la chute de la monarchie, enchaîne les crises. Les gouvernements se succèdent à un rythme vertigineux, parfois plusieurs par an. Les coups de force, les émeutes et les assassinats politiques ponctuent une décennie d'agitation. Le pays sort à peine de la Première Guerre mondiale, à laquelle il a participé aux côtés des Alliés, en ressortant appauvri et divisé. Dans ce contexte, la présidence relève souvent du siège éjectable.

Teixeira Gomes prête serment de fidélité à la Constitution devant le Congrès et prend ses fonctions le 6 octobre 1923, deux mois après son élection. Son mandat, prévu pour durer quatre ans, sera de courte durée. Confronté à l'ingouvernabilité chronique du régime, aux pressions des militaires et aux luttes de factions, il choisit de démissionner dès décembre 1925, moins de deux ans et demi après son entrée en fonction. Il renoncera ensuite à la vie publique et s'exilera en Afrique du Nord, où il finira ses jours loin des tumultes lisboètes.

Le contraste entre l'homme et la fonction frappe les observateurs de l'époque. Habitué des salons londoniens et des cercles littéraires, Teixeira Gomes n'a ni le tempérament ni le goût des manœuvres qu'exige un régime aussi turbulent. Sa présidence, largement honorifique dans les faits, se heurte à un exécutif réel monopolisé par des gouvernements successifs incapables de tenir. Il assiste, impuissant, à la valse des cabinets et à la montée des impatiences militaires, sans disposer des moyens constitutionnels d'imposer un cap.

Sa démission s'inscrit dans l'agonie de la Première République. Quelques mois après son départ, en mai 1926, un coup d'État militaire renverse le régime parlementaire et installe une dictature qui débouchera sur l'Estado Novo de Salazar. L'élection indirecte de 1923, avec ses trois tours et ses tractations d'hémicycle, appartient ainsi aux derniers soubresauts d'un système à bout de souffle, incapable de dégager des majorités stables et de durer.

Le mode de désignation lui-même portait la marque de cette fragilité. Élire un président à la majorité des deux tiers d'un Parlement fractionné supposait des accords que les partis peinaient à nouer. Il aura fallu trois tours et l'effacement d'un candidat pour parvenir à un résultat. Le président ainsi choisi, absent le jour de son élection, gouvernerait un pays qu'il ne parviendrait pas davantage à stabiliser que ses prédécesseurs.

La destinée de Teixeira Gomes illustre le malaise d'une génération d'hommes cultivés placés aux commandes d'un régime qu'ils ne pouvaient sauver. Écrivain avant d'être chef d'État, il aura vécu la présidence comme une parenthèse contrainte plutôt que comme un aboutissement. Son retrait volontaire, rare dans une époque où l'on quittait souvent le pouvoir par la force, dit une forme de lucidité sur l'impasse du système. Le régime parlementaire portugais ne trouvait plus en son sein les ressources pour se réformer, et les élites civiles cédaient peu à peu le terrain aux militaires impatients d'en finir.

Le 6 août 1923, le Congrès de la République avait fini par s'accorder sur le nom d'un écrivain. Manuel Teixeira Gomes ne l'avait pas sollicité et ne s'accrocherait pas au pouvoir. Il quitterait le palais de Belém de son plein gré à la fin de 1925. Six mois plus tard, les militaires en fermaient les portes à la démocratie parlementaire pour près d'un demi-siècle.