Le 12 avril 2026, peu après la fermeture des bureaux de vote, Viktor Orbán a fait ce que beaucoup en Europe n'attendaient plus : il a reconnu sa défaite et félicité son adversaire. Après seize années consécutives au pouvoir, l'homme qui avait bâti en Hongrie ce qu'il appelait lui-même une démocratie illibérale cédait la place à Péter Magyar, un ancien membre de son propre camp devenu son fossoyeur. Le parti de ce dernier, Tisza, a réuni plus de 53 % des suffrages et décroché 138 des 199 sièges de l'Assemblée nationale, soit la majorité des deux tiers, tandis que le Fidesz d'Orbán tombait à une cinquantaine de députés. La participation, proche de 80 %, a atteint un niveau record, portée par une jeunesse qui n'avait jamais connu d'autre Premier ministre. Le 9 mai 2026, Péter Magyar formait son gouvernement.
Pour comprendre l'onde de choc, il faut regarder la carte. La Hongrie est un pays enclavé d'Europe centrale, sans accès à la mer, cœur du bassin des Carpates. Ses 93 000 kilomètres carrés de plaines fertiles, la grande plaine de l'Alföld à l'est, la région vallonnée de Transdanubie à l'ouest, sont traversés par le Danube et la Tisza, dont le fleuve tire son nom le nouveau parti au pouvoir. Le lac Balaton, plus vaste étendue d'eau douce d'Europe centrale, en constitue la principale destination touristique. Ce territoire de plaine, ouvert de toutes parts, explique une histoire faite d'invasions et de partages, et un sentiment national marqué par la conscience d'être une île linguistique. Le hongrois, langue finno-ougrienne apparentée au finnois et à l'estonien, n'a aucune parenté avec les langues slaves, germaniques ou latines qui l'entourent.
Cette singularité remonte aux Magyars, ces cavaliers venus des steppes qui s'établirent dans le bassin des Carpates à la fin du IXe siècle. Vers l'an mille, leur chef Étienne se convertit au christianisme et fut couronné roi, ancrant durablement le pays dans l'Occident latin. Le royaume médiéval de Hongrie fut une puissance régionale, jusqu'au désastre de Mohács, en 1526, où l'armée hongroise fut écrasée par les Ottomans. Le pays fut alors partagé pendant plus d'un siècle et demi entre Turcs et Habsbourg, avant de tomber entièrement dans l'orbite de Vienne. De cette longue tutelle autrichienne naquit en 1867 le compromis qui créa l'Autriche-Hongrie, double monarchie où Budapest retrouva un rôle de capitale.
La Première Guerre mondiale brisa cet édifice. Le traité de Trianon, signé en 1920, amputa la Hongrie des deux tiers de son territoire et laissa plusieurs millions de Hongrois hors des nouvelles frontières, en Roumanie, en Slovaquie ou en Serbie. Ce traumatisme, ravivé aujourd'hui encore par les nationalistes, pèse sur la mémoire collective. La Seconde Guerre mondiale vit la Hongrie s'allier à l'Allemagne nazie, avant d'être occupée et de subir la déportation de la quasi-totalité de sa communauté juive de province. Puis vint le rideau de fer. En 1956, l'insurrection de Budapest contre la tutelle soviétique fut écrasée dans le sang, faisant des milliers de morts et jetant sur les routes de l'exil quelque 200 000 réfugiés. Le communisme s'assouplit ensuite en un socialisme dit du goulash, relativement plus tolérant que dans le reste du bloc.
La Hongrie fut l'un des artisans de la fin de ce bloc : en 1989, elle ouvrit sa frontière avec l'Autriche, laissant passer les Allemands de l'Est et accélérant la chute du mur de Berlin. Elle rejoignit l'OTAN en 1999, puis l'Union européenne en 2004, dans l'euphorie de l'élargissement. C'est ce Viktor Orbán, jeune libéral anticommuniste des années 1989, qui devait incarner deux décennies plus tard le tournant le plus contesté de l'après-guerre froide. Revenu au pouvoir en 2010 avec une majorité des deux tiers, il réécrivit la Constitution, plaça les médias et la justice sous influence, redessina les circonscriptions et fit de la Hongrie le laboratoire d'un conservatisme national assumé, hostile à l'immigration et méfiant à l'égard de Bruxelles. Ses affrontements répétés avec l'Union, sur l'État de droit comme sur le gel de milliards d'euros de fonds européens, ont fait de lui l'enfant terrible du continent.
Sa proximité avec Vladimir Poutine acheva d'isoler Budapest. Alors que l'Union soutenait massivement l'Ukraine après l'invasion russe de 2022, Orbán multipliait les vetos, freinait les sanctions et cultivait une dépendance énergétique à Moscou que ses partenaires jugeaient dangereuse. C'est en partie sur ce dossier que s'est jouée sa chute. L'usure du pouvoir, les affaires de corruption, l'inflation et un système de santé délabré ont fait le reste. Péter Magyar, avocat et ancien cadre proche du régime, a su capitaliser sur la déception d'un électorat qui n'était pas nécessairement passé à gauche, mais qui voulait tourner la page.
Le nouveau Premier ministre hérite d'un pays et d'un rôle européen à redéfinir. Ses premiers gestes sont attendus sur trois fronts : le rétablissement des relations avec Bruxelles et le déblocage des fonds européens gelés, la position sur l'Ukraine où l'obstruction hongroise avait paralysé plusieurs décisions à l'unanimité, et la restauration d'institutions que quinze ans de pouvoir orbaniste avaient profondément remodelées. La tâche est immense, car détenir la majorité des deux tiers ne garantit pas de défaire aisément un appareil d'État verrouillé de longue date.
Membre de l'Union européenne mais restée hors de la zone euro, conservant son forint, la Hongrie n'a jamais cessé d'osciller entre l'Ouest et une nostalgie de grandeur nationale. Le scrutin d'avril a rebattu les cartes sans effacer les fractures. Orbán, à 62 ans, n'a pas quitté la vie politique et son mouvement conserve une base solide dans les campagnes. Le prochain test grandeur nature viendra vite, au premier bras de fer avec une opposition qui n'a rien perdu de sa combativité. À Budapest, personne ne croit que la page se tourne aussi facilement qu'un bulletin de vote.