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MEMOIRE D URNES

9 août 2020 : Biélorussie, Loukachenko revendique un sixième mandat, Minsk se soulève dans la nuit

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Peu après la fermeture des bureaux de vote, dimanche soir, la télévision d'État biélorusse a diffusé les premières estimations, et le chiffre a mis le feu aux poudres. Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, y était crédité de plus de 80 % des suffrages. Quelques heures plus tard, la commission électorale centrale confirmait la tendance : 80,1 % pour le président sortant, 10,12 % pour sa principale rivale, Svetlana Tikhanovskaïa, sur une participation annoncée de 84,28 %. Dans les rues de Minsk, la réponse ne s'est pas fait attendre. Dès la nuit, des milliers de manifestants ont affronté les unités antiémeute de l'OMON.

La commission a fait état de près de 5,8 millions de bulletins déposés dans les urnes. L'opposition, elle, ne croit pas un mot de ces résultats. Svetlana Tikhanovskaïa a affirmé se considérer comme la véritable gagnante du scrutin et a appelé les autorités à transférer pacifiquement le pouvoir. L'organisation indépendante Golos, qui a agrégé plus d'un million de bulletins photographiés par les électeurs eux-mêmes, avance des chiffres diamétralement opposés à ceux du pouvoir, donnant la candidate d'opposition largement en tête. Entre les deux comptages, un gouffre qui résume à lui seul la crise politique la plus grave qu'ait connue le pays depuis l'indépendance.

Le parcours de Tikhanovskaïa dit beaucoup de la nature de ce scrutin. Cette professeure d'anglais de trente-sept ans, sans expérience politique, s'est portée candidate à la place de son mari, le blogueur Sergueï Tikhanovski, arrêté en mai. Les deux autres figures qui incarnaient un espoir d'alternance ont été écartées avant le vote : le banquier Viktor Babariko a été emprisonné, l'ancien diplomate Valeri Tsepkalo a fui à l'étranger. Autour de Tikhanovskaïa s'est formé un trio de femmes, complété par Veronika Tsepkalo et Maria Kolesnikova, qui a drainé des foules considérables pendant la campagne. Fin juillet, un rassemblement à Minsk avait réuni des dizaines de milliers de personnes, du jamais-vu depuis des années.

Le pouvoir a répondu par la fermeté. Le jour du vote, l'accès à internet a été fortement perturbé dans tout le pays, coupant les messageries et rendant difficile la transmission des procès-verbaux. À la tombée de la nuit, la police antiémeute a chargé les rassemblements spontanés au centre de la capitale. Grenades assourdissantes, balles en caoutchouc, canons à eau : les images de blessés et d'interpellations ont circulé malgré le rideau numérique. Des affrontements ont également éclaté dans plusieurs villes de province, de Brest à Gomel.

À Minsk, la nuit a pris des allures de champ de bataille urbain. Près de la station Pouchkinskaïa, des manifestants ont dressé des barricades de fortune ; ailleurs, des colonnes de l'OMON quadrillaient les avenues. Des riverains décrivent des détonations jusqu'à l'aube et des ambulances circulant à vive allure. Le ministère de l'Intérieur a reconnu de nombreuses interpellations sans en préciser le nombre, tandis que des organisations de défense des droits humains évoquaient déjà des dizaines de blessés.

Alexandre Loukachenko, soixante-cinq ans, dernier dirigeant européen à revendiquer ouvertement l'héritage soviétique, ne cède rien. Le président, qui a qualifié ses opposants de pions manipulés depuis l'étranger, a prévenu qu'il ne laisserait pas le pays sombrer dans le désordre. Son maintien au pouvoir tient à un appareil sécuritaire resté loyal et à la relation, complexe mais déterminante, qu'il entretient avec Moscou. Le Kremlin, prompt à féliciter le vainqueur autoproclamé, observe de près l'évolution d'un voisin qu'il considère comme stratégique.

Les capitales occidentales, elles, ont accueilli les résultats avec une défiance affichée. Plusieurs gouvernements de l'Union européenne ont dénoncé un scrutin ni libre ni équitable et réclamé la fin des violences contre les manifestants. La question des sanctions, un temps levées, revient déjà sur la table à Bruxelles. Aucune mission d'observation de l'OSCE n'avait été invitée à surveiller le vote, une première depuis des décennies, qui prive la communauté internationale d'un arbitrage indépendant.

Reste l'incertitude sur le sort de Svetlana Tikhanovskaïa, dont l'entourage redoute des poursuites. La candidate a passé la journée de lundi retranchée, ses proches indiquant craindre pour sa sécurité. Elle a déposé un recours officiel contestant les résultats. Le pouvoir, qui contrôle les tribunaux comme la commission électorale, a peu de chances de lui donner raison.

Au petit matin, les avenues de Minsk portaient les traces de la nuit : éclats de verre, débris de barricades, files de fourgons. La prochaine nuit s'annonçait aussi tendue. Personne, dans la capitale, ne s'attendait à ce que les manifestants rentrent chez eux.