Le 10 août 1902, un peu plus d'un million de Japonais, tous des hommes, tous propriétaires ou contribuables aisés, glissent leur bulletin dans les urnes pour élire les 376 membres de la Chambre des représentants. Le Rikken Seiy?kai, le parti fondé deux ans plus tôt par le vieux dirigeant It? Hirobumi, en ressort avec 191 sièges, une majorité absolue arrachée de justesse. Ce scrutin, le septième depuis l'ouverture de la Diète impériale, passe pour une formalité dans l'histoire du Japon Meiji. Il marque en réalité un basculement discret : celui d'une assemblée qui commence à peser face aux oligarques qui gouvernent l'archipel.
Pour comprendre l'enjeu, il faut se rappeler qui détient vraiment le pouvoir à Tokyo en 1902. La Constitution de 1889, octroyée par l'empereur, a doté le Japon d'un parlement, mais un parlement encadré. Le gouvernement ne procède pas de la majorité des députés ; il émane d'un cercle restreint de dignitaires, les genr?, ces vétérans de la restauration Meiji qui se partagent les postes clés et désignent les chefs de cabinet. Le Premier ministre en exercice, le général Katsura Tar?, appartient à cette caste militaire venue du fief de Ch?sh?. Les élus, eux, ne disposent que d'une arme : le vote du budget. C'est peu, et c'est déjà beaucoup.
Le corps électoral, lui, tient dans un mouchoir de poche. Seuls votent les hommes de plus de vingt-cinq ans acquittant au moins dix yen d'impôt direct par an. La réforme de 1900 a certes abaissé le seuil, qui était de quinze yen, faisant passer la part de la population autorisée à voter de 1 % à environ 2 %. Autant dire que la Chambre représente une élite foncière et commerçante, non le peuple. Ce détail, aujourd'hui presque incroyable, éclaire la portée réelle du scrutin : ce n'est pas encore la démocratie, c'est une compétition entre notables pour le contrôle des cordons de la bourse impériale.
Le Seiy?kai incarne cette montée en puissance des partis. En rassemblant sous une même bannière des factions parlementaires jusque-là dispersées, It? Hirobumi a compris que même les oligarques avaient désormais besoin d'une majorité pour faire adopter leurs budgets. Sa formation domine la Chambre, mais elle se heurte frontalement au cabinet Katsura sur la question fiscale. Le gouvernement, soucieux de financer l'armée et la marine, veut maintenir une lourde taxe foncière ; les députés, élus par les propriétaires terriens, entendent l'alléger. Ce bras de fer sur l'impôt, banal en apparence, dessine la ligne de fracture des vingt années suivantes.
L'année 1902 n'est pas une année comme les autres pour le Japon. En janvier, Tokyo a signé avec Londres l'alliance anglo-japonaise, premier traité d'égal à égal entre une puissance asiatique et une grande puissance européenne. L'archipel, sorti de l'isolement un demi-siècle plus tôt, s'affirme comme un acteur militaire de premier plan face à la Russie, avec laquelle la rivalité s'aiguise en Corée et en Mandchourie. Deux ans plus tard, la guerre russo-japonaise donnera raison aux partisans du réarmement. Les débats budgétaires de la Chambre de 1902, si techniques soient-ils, portent déjà en germe cette marche vers le conflit.
Un épisode résume la tension du moment. Le contentieux sur la taxe foncière deviendra si vif que Katsura, l'année suivante, obtiendra la dissolution de la Chambre plutôt que de céder. Les allers-retours entre le cabinet et les députés, les dissolutions à répétition, les compromis arrachés dans les couloirs de la Diète : ce théâtre d'ombres est le laboratoire d'un régime en train de s'inventer. Personne, à Tokyo, ne parle encore de démocratie parlementaire. Chacun en pose pourtant les pièces.
L'histoire donnera un poids rétrospectif à ce scrutin oublié. Le Seiy?kai, né en 1900, fournira en 1918 le premier chef de gouvernement issu du peuple et non de l'aristocratie ou de l'armée, Hara Takashi, surnommé le Premier ministre roturier. La période qui s'ouvre alors, celle que les historiens appelleront la démocratie Taish?, verra les partis conquérir peu à peu le droit de gouverner. Le fil rouge de cette conquête remonte à ces élections où une chambre étroitement censitaire apprit à monnayer son vote budgétaire contre des concessions politiques.
Il ne faut pourtant pas idéaliser le tableau. Cette démocratie naissante restera fragile, minée par la corruption électorale, la tutelle des militaires et la répression des mouvements ouvriers. Le suffrage universel masculin n'arrivera qu'en 1925, et les femmes devront attendre 1945. Les 191 sièges du Seiy?kai en 1902 ne pesaient pas grand-chose face aux généraux de Ch?sh?. Ils prouvaient seulement qu'à Tokyo, désormais, on ne pouvait plus tout à fait gouverner sans compter les voix.