À Freetown, samedi, des files d'électeurs se sont formées avant l'aube devant les écoles transformées en bureaux de vote. Certains attendaient depuis quatre heures du matin, sous un ciel de saison des pluies. Parmi eux, des hommes et des femmes amputés d'une main ou d'un bras, mutilations infligées par les rebelles pendant la guerre civile, glissaient leur bulletin de l'autre main avant de tremper un doigt dans l'encre indélébile. Cette image dit tout de la portée du scrutin du 11 août 2007 : cinq ans après la fin d'un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts, la Sierra Leone organise seule, pour la première fois, une élection présidentielle et législative.
Le vote s'est déroulé sans casque bleu pour le superviser. Les soldats de la mission des Nations unies, l'UNAMSIL, qui avait encadré le scrutin de 2002, ont quitté le pays fin 2005. C'est désormais à la seule commission électorale nationale, dirigée par Christiana Thorpe, qu'incombe la tâche de garantir la sincérité du vote. Ancienne religieuse et militante de l'éducation des filles, cette femme au franc-parler est devenue, en quelques mois, l'une des personnalités les plus scrutées du pays. Sa commission a promis des résultats fondés sur le décompte réel des procès-verbaux, bureau par bureau.
Le président sortant, Ahmad Tejan Kabbah, ne se représentait pas. Au pouvoir depuis 1996, artisan de la sortie de guerre et de l'accord de paix avec le Front révolutionnaire uni, il quitte la scène après deux mandats, comme le prévoit la Constitution. Cette alternance programmée constitue en soi un test pour une démocratie encore convalescente. Trois hommes se disputaient sa succession. Solomon Berewa, vice-président sortant et dauphin désigné du Parti populaire de Sierra Leone au pouvoir, faisait figure de favori des appareils. Face à lui, Ernest Bai Koroma, chef de file du Congrès de tout le peuple, incarnait l'opposition et l'aspiration au changement. Charles Margai, dissident du parti au pouvoir, avait fondé le Mouvement populaire pour le changement démocratique, dont le report des voix pourrait peser lourd.
Pour être élu dès le premier tour, un candidat doit franchir la barre des 55 % des suffrages, un seuil élevé qui rend un second tour probable. Dimanche, au lendemain du vote, le dépouillement se poursuivait dans la fébrilité. La commission électorale devait commencer à publier des résultats partiels dans les jours suivants, en s'appuyant sur les remontées progressives des circonscriptions. Aucun camp ne revendiquait encore la victoire, mais les états-majors comptaient déjà leurs bureaux favorables.
La participation, estimée à un niveau élevé, a frappé les observateurs. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de vingt ans et n'a connu que la guerre ou l'immédiat après-guerre, l'affluence traduit une soif de normalité démocratique. Les jeunes électeurs, souvent sans emploi, attendent du prochain président qu'il s'attaque à la pauvreté, à l'électricité intermittente et à la corruption. La Sierra Leone, riche en diamants, en rutile et en bauxite, figure toujours parmi les pays les plus pauvres de la planète, et le contraste entre ses ressources et le dénuement de sa population nourrit la colère.
La mémoire de la guerre planait sur chaque bureau de vote. Entre 1991 et 2002, le conflit alimenté par le trafic des diamants du sang a ravagé le pays, marqué par les enfants soldats, les villages incendiés et la pratique systématique des amputations. Le tribunal spécial pour la Sierra Leone, installé à Freetown, jugeait encore certains responsables. Voter, pour beaucoup, revenait à tourner définitivement cette page. Les observateurs internationaux, venus de l'Union européenne, de l'Union africaine et du Commonwealth, ont salué le calme général de la journée, malgré des incidents localisés et des retards logistiques dans l'acheminement du matériel.
Sur les collines de Freetown, des groupes de jeunes attendaient déjà, radios collées à l'oreille, les premières annonces. La ville, coupée d'électricité une grande partie de la journée, suivait le dépouillement à la lueur des groupes électrogènes et des téléphones portables. Dans les quartiers acquis à l'opposition comme dans les fiefs du parti au pouvoir, la tension restait contenue, mais palpable.
Tout dépendra désormais de la commission de Christiana Thorpe et de sa capacité à faire accepter des résultats par des camps convaincus, chacun, d'avoir gagné. Le pays sait ce qu'un scrutin contesté peut déclencher. Un second tour, s'il a lieu, se jouerait début septembre entre les deux premiers. En attendant le verdict des urnes, la Sierra Leone tenait déjà, ce week-end, une première victoire : celle d'avoir voté seule, et dans le calme.