À Tarawa-Sud, la capitale corallienne de Kiribati, les résultats sont tombés au compte-gouttes, atoll par atoll, portés par une administration qui doit relier par bateau et par radio des îles dispersées sur des millions de kilomètres carrés d'océan. Au terme du premier tour des élections parlementaires, le 14 août 2024, un enseignement se dégage déjà : le parti du président Taneti Maamau tient la corde. Dans sa circonscription d'Onotoa, le chef de l'État a été réélu député avec près de 83 % des voix, et sa formation, le Tobwaan Kiribati Party, s'achemine vers une nette majorité au Maneaba ni Maungatabu, la Chambre de l'assemblée.
Le scrutin n'est pas encore clos. Sur les 44 sièges à pourvoir, 25 ont été attribués dès ce premier tour, tandis que 19 sièges répartis dans une douzaine de circonscriptions se joueront lors d'un second tour, prévu le 19 août. Selon les premiers décomptes du ministère de la Culture et des Affaires intérieures, le parti présidentiel s'oriente vers une trentaine de sièges, de quoi conforter Taneti Maamau avant l'élection présidentielle qui doit suivre, les députés élisant les candidats à la magistrature suprême. Six ministres sortants ont toutefois été battus, dont le titulaire des Infrastructures et de l'Énergie durable, Willie Tokataake, désavoué dans son fief d'Abemama.
Ce vote dans un État de quelque 120 000 habitants, dispersés sur 33 atolls à cheval sur l'équateur et la ligne de changement de date, attire une attention qui dépasse de très loin son poids démographique. Kiribati est devenu, en quelques années, un point de friction dans la rivalité entre la Chine et les puissances occidentales dans le Pacifique. En 2019, le gouvernement de Taneti Maamau a rompu ses relations diplomatiques avec Taïwan pour reconnaître Pékin, un basculement qui a redessiné la carte des alliances dans la région. Depuis, la République populaire a multiplié les gestes envers l'archipel, de l'aide au développement aux projets d'infrastructures, suscitant l'inquiétude de Canberra, de Wellington et de Washington.
La proximité du président avec Pékin a nourri les crispations internes. En 2022, Kiribati avait un temps annoncé son retrait du Forum des îles du Pacifique, la principale organisation régionale, avant de revenir sur sa décision. Plus récemment, la crise ouverte avec le pouvoir judiciaire a terni l'image démocratique du pays. Plusieurs magistrats étrangers, dont un juge australien de la Haute Cour, ont été suspendus puis écartés, dans un bras de fer sur l'indépendance de la justice qui a alarmé les partenaires traditionnels de l'archipel. Ces tensions ont pesé sur une campagne où l'opposition dénonçait une dérive et une mainmise croissante de l'exécutif.
L'opposition, précisément, sauve les meubles et enregistre quelques succès notables. À Abemama, Tessie Eria Lambourne, cheffe de l'opposition dans la précédente législature et ancienne diplomate, a conservé son siège, s'imposant comme l'une des voix les plus audibles face au président. Son élection, dans la circonscription même où un ministre du gouvernement a mordu la poussière, illustre la persistance d'un courant critique, minoritaire mais implanté.
Le scrutin marque aussi une avancée pour la représentation des femmes, longtemps quasi absentes de la vie parlementaire kiribatienne. Plusieurs candidates ont été élues dès le premier tour, et le décompte final pourrait porter leur nombre à un niveau inédit dans l'histoire du pays. Dans une société où le pouvoir traditionnel s'exerce encore largement au sein des maneaba, ces maisons de réunion communautaires réservées de longue date aux hommes, chaque siège conquis par une femme prend valeur de symbole.
Sur les atolls, la vie politique se mêle à une préoccupation plus existentielle. Kiribati figure parmi les territoires les plus exposés à la montée des eaux. Certains de ses îlots culminent à quelques mètres au-dessus de l'océan, et l'érosion, la salinisation des nappes et les tempêtes menacent directement l'habitat et l'agriculture. La question climatique traverse tous les débats, même si elle cède souvent le pas, dans une campagne, aux enjeux immédiats de l'emploi, du coût de la vie et de l'accès à l'eau douce.
Le second tour du 19 août tranchera les 19 sièges encore en balance et fixera la physionomie définitive de l'assemblée. De sa composition dépendra la capacité de Taneti Maamau à briguer un nouveau mandat présidentiel dans de bonnes conditions. Les grandes capitales du Pacifique, de Canberra à Pékin, suivront le décompte avec une attention rare pour un archipel de cette taille. À Tarawa-Sud, sur les nattes des maneaba, on comptait encore les voix quand, au large, la marée grignotait déjà un peu plus la terre.