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MEMOIRE D URNES

15 août 1987 : Le triomphe de 1987, ou le paradoxe d'une victoire travailliste bâtie sur la révolution libérale

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Jim Bolger, le chef du Parti national néo-zélandais, en resta longtemps convaincu : il avait perdu à cause du calendrier. « Si l'élection avait eu lieu à sa date habituelle de novembre, alors bien sûr le krach aurait précédé le scrutin et le Parti national aurait remporté l'élection », déclara-t-il des années plus tard, cité par le média néo-zélandais Stuff. Le 15 août 1987, les électeurs se prononcèrent deux mois avant l'effondrement boursier du 20 octobre. Le Parti travailliste de David Lange conserva le pouvoir. Puis le pays plongea dans la pire crise financière de son histoire récente.

Le résultat lui-même fut net. Selon les données consolidées de ce scrutin, les travaillistes remportèrent 57 sièges avec 48,0 % des suffrages, contre 40 sièges et 44,0 % pour le Parti national de Bolger. C'était la première fois qu'un gouvernement travailliste néo-zélandais obtenait un second mandat depuis les années d'avant-guerre. Lange, avocat volubile devenu Premier ministre en 1984, incarnait alors deux visages difficiles à concilier : celui d'un tribun antinucléaire adulé sur la scène internationale, et celui du chef d'un gouvernement qui menait la déréglementation économique la plus brutale du monde occidental.

Cette déréglementation portait un nom, forgé sur celui de son artisan : les « Rogernomics », du prénom de Roger Douglas, ministre des Finances de 1984 à 1988. Douglas et son entourage avaient entrepris de démanteler l'un des systèmes les plus protégés de l'hémisphère. Ils flottèrent le dollar néo-zélandais, supprimèrent les subventions, notamment agricoles, qui avaient longtemps soutenu les fermiers, abaissèrent les barrières tarifaires, corporatisèrent les entreprises publiques et entamèrent la vente d'actifs de l'État. Le revenu national brut par habitant, selon les chiffres repris par Wikipedia, passa d'environ 6 950 dollars américains en 1984 à 13 640 en 1990. Dans le même temps, le nombre de Néo-Zélandais vivant sous le seuil de pauvreté augmenta d'au moins 35 % entre 1989 et 1992, et la pauvreté infantile doubla. En 1987, ce bilan restait à venir, et l'électorat urbain, séduit par la modernité affichée du gouvernement, reconduisit Douglas dans ses fonctions.

Ce qui donnait à cette majorité sa cohérence apparente n'était pourtant pas l'économie, mais la question nucléaire. Le 4 février 1985, Lange avait refusé l'escale du destroyer américain USS Buchanan, à capacité nucléaire, dans les eaux néo-zélandaises. Un mois plus tard, le 1er mars 1985, il affrontait au Oxford Union l'évangéliste américain Jerry Falwell sur la motion selon laquelle « les armes nucléaires sont moralement indéfendables ». Répondant à un contradicteur, Lange lança une réplique restée célèbre : « Je vais vous la donner si vous retenez votre souffle un instant... Je peux sentir l'uranium dessus quand vous vous penchez vers moi ! » La salle se leva pour l'ovationner. Lange considérait ce moment comme le sommet de sa carrière politique.

Cette posture morale se traduisit en droit peu après le scrutin de 1987. Le New Zealand Nuclear Free Zone, Disarmament, and Arms Control Act, adopté cette année-là, déclarait l'ensemble du territoire néo-zélandais, ses eaux et son espace aérien, zone dénucléarisée, interdisant l'entrée des navires à propulsion nucléaire et la présence d'engins explosifs nucléaires. Les États-Unis suspendirent leurs obligations envers la Nouvelle-Zélande au titre du traité ANZUS. Le statut diplomatique du pays fut rétrogradé, de celui d'allié à celui de simple « ami ». Lange avait résumé l'arbitrage dès 1985 : si l'alliance militaire était le prix à payer pour rester non nucléaire, « c'est un prix que nous sommes prêts à payer ».

Le krach du 20 octobre 1987 vint fissurer l'édifice. Frappée de plein fouet après le « lundi noir » de Wall Street, la Bourse de Wellington chuta de 59 % en quatre mois, selon les relevés de l'époque. Aucune place mondiale ne recula davantage, et aucune ne mit plus de temps à se rétablir. La déréglementation financière, en libérant les spéculateurs, avait accru la vulnérabilité du pays au moment précis où l'onde de choc arriva. Le gouvernement réélu deux mois plus tôt sur la promesse d'une prospérité modernisée dut gérer la faillite de ses propres présupposés.

C'est dans ce contexte que la rupture entre les deux hommes qui avaient porté la victoire devint inévitable. Douglas répondit à la crise en radicalisant sa doctrine. Dès avril 1987, il avait confié à Lange que son option préférée pour le budget incluait à terme un impôt sur le revenu à taux unique de 15 %. Lange refusa. Il rejeta ce projet de « flat tax » et annonça un réexamen du processus de vente des actifs publics. Le désaccord vira à l'affrontement personnel. En décembre 1988, Douglas démissionna après que Lange eut écarté ses propositions d'impôt unique et de revenu de base.

Le dénouement fut abrupt. Le 3 août 1989, le caucus travailliste réélut Douglas au cabinet. Lange y vit un désaveu, un choix entre lui et son ancien ministre. Épuisé, dépressif, il présenta sa démission de Premier ministre presque aussitôt. L'homme qui avait fait de la Nouvelle-Zélande un pays sans arme nucléaire quittait le pouvoir vaincu par une querelle fiscale, laissant à ses successeurs un pays transformé par des réformes qu'il n'avait, à la fin, jamais pleinement voulues.