Une seule phrase figurait sur les bulletins distribués dans l'archipel le 16 août 1995 : « Êtes-vous favorable à l'indépendance des Bermudes ? » Au terme du dépouillement, 16 369 électeurs, soit 74,12 %, avaient répondu non, contre 5 714, soit 25,88 %, qui souhaitaient rompre avec Londres, selon les résultats officiels rapportés par The Independent. Sur 37 841 inscrits, 22 236 s'étaient déplacés, un taux de participation de 58,76 % très en deçà des 78 % enregistrés à l'élection générale de 1993. Trois décennies plus tard, ce chiffre demeure la dernière fois où les Bermudiens ont été consultés sur leur souveraineté.
L'homme qui avait provoqué ce scrutin en portait déjà le deuil politique avant même la fermeture des bureaux de vote. John Swan, Premier ministre depuis 1982 et chef du United Bermuda Party (UBP), avait fait de l'indépendance l'affaire de sa carrière. Il présentait la souveraineté comme un remède aux fractures raciales de l'île et se plaisait à rappeler, comme il l'avait affirmé dès 1981, que les Bermudes lui semblaient « plus prêtes pour l'indépendance que les nations qui l'ont obtenue au cours des vingt dernières années ». La fermeture annoncée en décembre 1993 de la base navale britannique HMS Malabar, dernière présence de la Royal Navy sur l'archipel, avait relancé sa dernière offensive. Swan et les ministres favorables à l'indépendance s'étaient engagés à quitter leurs fonctions en cas de rejet. Il tiendrait parole.
Le principal artisan de la défaite ne fut pourtant pas un partisan du maintien dans le giron britannique, mais un adversaire de longue date de l'UBP. Le Progressive Labour Party (PLP), formation historiquement favorable à la rupture avec Londres et dirigée par L. Frederick Wade, avait voté contre le projet de loi référendaire, puis appelé ses électeurs à ne pas se rendre aux urnes. Le PLP jugeait qu'une question aussi lourde devait se trancher dans une élection générale, non dans une consultation qu'il estimait viciée. « Si l'indépendance vaut la peine d'être menée, elle vaut la peine d'être menée correctement », résumait Wade. Au lendemain du vote, il revendiqua la victoire de sa stratégie d'abstention, et l'un des ministres de Swan lui-même concéda que le chef du PLP avait « à lui seul » pesé sur le résultat, selon le récit publié par The Royal Gazette.
Le scrutin se déroulait sur un fond de tensions raciales anciennes. Les Bermudes comptent une majorité noire, historiquement acquise au PLP, et une minorité blanche longtemps liée à l'UBP. Swan, Premier ministre noir d'un parti au socle historiquement blanc, défendait l'indépendance comme un pas vers la maturité nationale, tandis que le PLP, largement soutenu par l'électorat noir, la rejetait au nom de la méthode. À ces clivages s'ajoutaient les inquiétudes du secteur financier. Des dirigeants de la Bank of Bermuda avaient averti que l'incertitude liée au référendum pouvait provoquer des sorties de capitaux et fragiliser un centre offshore dont la prospérité reposait précisément sur la stabilité garantie par le statut de territoire britannique. Un sondage du Royal Gazette, deux mois avant le vote, plaçait déjà l'opposition à l'indépendance à 80 %.
Le déroulement même du scrutin faillit tourner à la crise institutionnelle. Prévu le 15 août, le vote fut reporté d'une journée en raison du passage de la tempête tropicale Felix. Au matin du 15, alors que la menace s'éloignait, des rumeurs prêtèrent au gouvernement l'intention de repousser la consultation de plusieurs mois. Le gouverneur Lord Waddington, ancien ministre de l'Intérieur de Margaret Thatcher, convoqua les responsables et pressa l'administration de trouver un moyen d'ouvrir les bureaux dans le cadre de la loi, selon les témoignages recueillis par la commission d'enquête dirigée par le juge Telford Georges. Celle-ci conclut plus tard qu'il n'y avait pas eu d'ingérence politique délibérée, tout en estimant que la priorité de tenir le vote à la date fixée « n'avait pas été correctement respectée » par le secrétaire du Cabinet et ses hauts fonctionnaires. « En dernière analyse, le système de gouvernement a fonctionné correctement », tranchait le rapport.
Swan, lui, ne renia rien. « Je n'ai aucun regret que le sujet ait été soulevé, ni, en tant que chef de parti, d'avoir mené la direction prise par le gouvernement », déclara-t-il, se comparant à des dirigeants ayant misé leur carrière sur une conviction. « Je ne transige pas sur le fait que l'indépendance est bonne pour les Bermudes et pour leur avenir. » Il annonça qu'il resterait en fonction le temps que l'UBP se choisisse un successeur, et quitta formellement le poste de Premier ministre le 25 août 1995. David Saul lui succéda, avant de démissionner à son tour en 1997 sur fond de divisions internes.
La secousse dépassa la seule personne de Swan. En novembre 1998, l'UBP, au pouvoir depuis la fin des années 1960, fut battu par le PLP, qui remporta 26 sièges et 54,3 % des voix, la première alternance de l'histoire bermudienne. Swan, qui avait renoncé à se représenter, est mort le 4 juin 2026, à l'âge de 90 ans, quelques semaines avant ce trentième anniversaire, salué par The Royal Gazette comme un dirigeant « du peuple ». Aucun gouvernement, ni UBP ni PLP, n'a depuis soumis la question aux électeurs. Un commentateur cité par le même journal formula ce que le scrutin avait d'inédit : les Bermudes étaient devenues « la seule majorité noire de l'histoire postcoloniale à rejeter l'indépendance nationale lors d'un vote libre ».