« Mon rêve de devenir Premier ministre s'est envolé. Je concède. Nous avons perdu un beau combat. » Ces mots, Mahinda Rajapaksa les a livrés à l'Agence France-Presse au lendemain du scrutin du 17 août 2015, dans une confession qui refermait, du moins le croyait-on alors, un chapitre de la vie politique sri-lankaise. L'homme qui avait dirigé le pays pendant neuf ans, celui qui avait écrasé militairement les Tigres tamouls en 2009 et bâti autour de son nom un pouvoir familial tentaculaire, venait de subir sa seconde défaite électorale en un peu plus de sept mois. En janvier, il avait perdu la présidence. En août, il échouait à s'emparer du poste de Premier ministre.
Les élections législatives anticipées, convoquées dix mois avant le terme normal de la législature pour élire les 225 membres du quinzième Parlement du Sri Lanka, avaient donné une réponse nette. Le Front national uni pour la bonne gouvernance, coalition menée par le Parti national uni (UNP) de Ranil Wickremesinghe, remportait 106 sièges, un gain de 46 par rapport au scrutin de 2010, sans toutefois décrocher la majorité absolue. L'Alliance populaire unie pour la liberté (UPFA), sous les couleurs de laquelle Rajapaksa s'était présenté dans le district de Kurunegala, tombait à 95 sièges, une chute de 49. L'Alliance nationale tamoule en obtenait 16, le Janatha Vimukthi Peramuna 6, le Congrès musulman du Sri Lanka et le Parti démocratique populaire de l'Eelam un chacun.
Le résultat prolongeait la rupture amorcée le 8 janvier 2015, lorsque Maithripala Sirisena, ancien ministre de la Santé passé dans le camp adverse quelques semaines plus tôt, avait battu son ancien patron avec 51,28 % des voix contre 47,58 %. La bascule était survenue au terme d'une décennie où Rajapaksa avait concentré les pouvoirs et où sa famille occupait les ministères clés et une part démesurée du budget de l'État. Sirisena avait fait campagne sur la promesse de démanteler cet appareil. En avril 2015, avant même les législatives, le Parlement avait adopté des réformes constitutionnelles taillant dans les prérogatives de la présidence exécutive, une concession que les électeurs, en août, semblaient valider.
Wickremesinghe prêta serment comme Premier ministre le 21 août 2015. Faute de majorité, il constitua un gouvernement d'union avec le Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP), la formation historique de Sirisena et de Rajapaksa, désormais divisée entre les deux hommes. Le 20 août, le comité central du SLFP avait accepté de former un gouvernement national pour deux ans, afin, selon les termes de l'accord, de régler les questions laissées en suspens par les trois décennies de guerre civile. Un mémorandum d'entente fut signé par Duminda Dissanayake, secrétaire général par intérim du SLFP, et Kabir Hashim, secrétaire général de l'UNP. Sur le papier, deux adversaires de campagne s'engageaient à gouverner ensemble au nom de la réconciliation nationale et de ce que le pays appelait le yahapalana, la « bonne gouvernance ».
L'attelage tint moins bien que ses promesses. Dès sa première année, le gouvernement fut éclaboussé par un scandale d'obligations de la banque centrale, une émission controversée que Sirisena chiffra plus tard à 11 milliards de roupies de pertes et qu'il imputa à Wickremesinghe. La cohabitation entre un président et un Premier ministre issus de camps opposés, réunis par tactique plus que par conviction, se corroda au fil des mois. Le tournant vint début 2018, quand le parti Sri Lanka Podujana Peramuna, formation créée pour porter le clan Rajapaksa, remporta un raz-de-marée aux élections locales, signe que l'électorat qui avait renvoyé l'ancien président en 2015 n'avait pas disparu.
La rupture éclata le 26 octobre 2018. Sirisena nomma Rajapaksa au poste de Premier ministre avant même d'avoir formellement démis Wickremesinghe, plongeant le pays dans une crise constitutionnelle inédite où deux hommes revendiquaient simultanément la fonction. Wickremesinghe et l'UNP dénoncèrent une manœuvre illégale et refusèrent de céder. Le président prorogea le Parlement, puis tenta de le dissoudre le 9 novembre. La Cour suprême suspendit la dissolution, puis, en décembre, la jugea contraire à la Constitution. Rajapaksa renonça à réclamer le poste, Wickremesinghe fut réinstallé, et la crise s'acheva après sept semaines de paralysie politique et économique.
Le répit fut de courte durée. En avril 2019, les attentats de Pâques, qui firent plus de 250 morts, révélèrent des failles béantes dans l'appareil sécuritaire et rouvrirent la voie au discours d'ordre des Rajapaksa. En novembre 2019, Gotabaya Rajapaksa, frère de Mahinda et ancien secrétaire à la Défense pendant la fin de la guerre civile, remporta la présidentielle avec 52,25 % des voix. Il nomma aussitôt Mahinda Premier ministre, un poste que ce dernier consolida après la large victoire du SLPP aux législatives de 2020. Le clan que les électeurs avaient écarté en 2015 était de retour, cette fois au sommet de l'exécutif et du gouvernement.
La suite appartient à l'histoire économique la plus sombre du pays. Au début de 2022, à court de devises, le Sri Lanka sombra dans les coupures d'électricité et les pénuries de carburant et de produits de base. Le cabinet démissionna en avril, Mahinda quitta le poste de Premier ministre en mai sous la pression de la rue. Le 13 juillet, Gotabaya Rajapaksa fuyait vers les Maldives puis Singapour, et démissionnait le lendemain, premier président sri-lankais à abandonner sa charge en cours de mandat. Sept ans après avoir concédé un « beau combat », le nom Rajapaksa quittait le pouvoir non par les urnes, mais par la porte dérobée d'un palais présidentiel envahi par les manifestants.