Le 19 août 2007, quelque quatorze millions de Thaïlandais glissèrent dans les urnes un bulletin approuvant une Constitution qu'ils n'avaient pas rédigée, écrite sous l'autorité d'une junte militaire, et que beaucoup d'entre eux, de leur propre aveu, n'avaient jamais lue. Le Conseil pour la sécurité nationale (CNS), l'organe formé par les généraux au lendemain du putsch, avait posé une condition sans ambiguïté : sans approbation du texte, pas de retour aux urnes législatives. Voter oui, pour une partie de l'électorat, signifiait moins adhérer à la nouvelle charte que réclamer la fin du régime militaire. Le texte fut adopté par 57,81 pour cent des suffrages contre 42,19 pour cent, avec une participation d'environ 57,6 pour cent, selon les chiffres officiels compilés par l'International IDEA.
Onze mois plus tôt, le 19 septembre 2006, des unités loyales au chef d'état-major de l'armée, le général Sonthi Boonyaratglin, avaient renversé le Premier ministre Thaksin Shinawatra pendant que celui-ci assistait à l'Assemblée générale des Nations unies à New York. Les putschistes, d'abord réunis sous le nom de Conseil pour la réforme démocratique, abrogèrent la Constitution de 1997, dissolvèrent le Parlement et la Cour constitutionnelle, imposèrent la loi martiale et annulèrent les élections prévues pour octobre. Le roi Bhumibol Adulyadej reçut les chefs militaires, et le général Sonthi fut officiellement placé à la tête de ce qui devint le Conseil pour la sécurité nationale. Thaksin, milliardaire des télécommunications devenu l'homme politique le plus populaire du pays grâce à ses programmes sociaux en faveur des campagnes, partit pour un long exil.
Le référendum de 2007 offrit la première mesure grandeur nature de la fracture que le coup d'État prétendait effacer. Elle apparut sur la carte avec une netteté brutale. Dans les six provinces du Sud que sont Chumphon, Trang, Nakhon Si Thammarat, Songkhla, Surat Thani et Ranong, l'approbation dépassa 90 pour cent. La région du Centre, autour de Bangkok, se prononça à 66,53 pour cent pour le oui. À l'inverse, le Nord-Est, l'Isan pauvre et rural qui avait fait la fortune électorale de Thaksin, rejeta le texte à 62,80 pour cent, et dans deux provinces de l'extrême Nord-Est, Nakhon Phanom et Roi Et, le refus dépassa 75 pour cent. Sur vingt-quatre provinces du Nord et du Nord-Est, une majorité rejeta la charte. Le chercheur Duncan McCargo, dans son étude de l'année 2008 pour l'Institute of Southeast Asian Studies, y voyait le symptôme d'un pays travaillé par une anxiété profonde plutôt qu'un consensus retrouvé.
Le contenu du texte éclairait ce que la junte cherchait à obtenir. La nouvelle Constitution rendait la moitié des sénateurs nommés plutôt qu'élus, limitait le chef du gouvernement à deux mandats de quatre ans, lui interdisait de conserver d'importantes participations dans des entreprises privées et facilitait la procédure de destitution des ministres. Chaque foyer du pays reçut un exemplaire de la charte avant le scrutin. Si le texte avait été rejeté, le gouvernement militaire s'était réservé le droit de choisir et d'adapter n'importe quelle Constitution antérieure, une clause qui privait le non de tout débouché clair.
La suite démontra les limites de l'exercice. Le parti Thai Rak Thai de Thaksin avait été dissous par la justice le 30 mai 2007, et ses cadres frappés d'inéligibilité. Ses partisans se regroupèrent sous une nouvelle bannière, le Parti du pouvoir du peuple, qui remporta les élections du 23 décembre 2007 avec 228 sièges sur 480. Samak Sundaravej, qui s'était présenté durant la campagne comme le mandataire de Thaksin, devint Premier ministre. La Constitution conçue pour affaiblir le camp Thaksin venait de le ramener au pouvoir par les urnes.
Ce qui suivit ressembla à une boucle. Les manifestations de l'Alliance du peuple pour la démocratie, les chemises jaunes hostiles à Thaksin, paralysèrent Bangkok et occupèrent ses aéroports en 2008. Samak fut destitué par la Cour constitutionnelle pour avoir animé une émission de cuisine rémunérée, et son successeur tomba lorsque le Parti du pouvoir du peuple fut à son tour dissous. Les chemises rouges, partisans de Thaksin, occupèrent le centre de la capitale en 2010, dans une répression qui fit des dizaines de morts. En 2011, Yingluck Shinawatra, la sœur cadette de Thaksin, conduisit le parti Pheu Thai à une victoire écrasante. Trois ans plus tard, après des mois de manifestations orchestrées par le Comité populaire pour la réforme démocratique de Suthep Thaugsuban et l'annulation d'un scrutin anticipé, l'armée intervint de nouveau.
Le 22 mai 2014, le général Prayut Chan-o-cha renversa le gouvernement Yingluck et instaura le Conseil national pour la paix et l'ordre. Le scénario de 2007 se rejoua, en plus verrouillé. Un référendum tenu en août 2016, sous une loi qui valut l'arrestation d'environ deux cents opposants au projet selon le Département d'État américain, approuva par 61 pour cent des voix une nouvelle Constitution. Ratifié le 6 avril 2017 après des modifications réclamées par le roi Maha Vajiralongkorn, ce texte alla plus loin que celui de 2007 : le Sénat de deux cent cinquante membres serait entièrement nommé durant une période transitoire de cinq ans, et ces sénateurs voteraient pour désigner le Premier ministre. Prayut conserva le pouvoir.
Vingt ans après le char qui roula vers la résidence de Thaksin, le mécanisme demeure reconnaissable : un coup d'État, une Constitution écrite par ses auteurs, un référendum présenté comme la porte de sortie. Le Nord-Est vote toujours contre, le Sud toujours pour. Le 8 février 2026, les Thaïlandais ont approuvé, à environ 60 pour cent des voix et avec une participation de 69 pour cent, le lancement d'un processus destiné à remplacer la Constitution militaire de 2017. Les analystes prévoient au moins deux ans de procédure et deux nouveaux scrutins avant qu'un texte ne voie le jour.