DERNIÈRES ACTUALITÉS

MEMOIRE D URNES

20 août 2009 : Karzaï, l'élection volée qui annonçait la chute de Kaboul

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 2 novembre 2009, la Commission électorale indépendante afghane annonça que le second tour de la présidentielle, prévu cinq jours plus tard, n'aurait pas lieu. Son unique challenger, Abdullah Abdullah, avait renoncé à se présenter. Hamid Karzaï, faute d'adversaire, fut proclamé président pour un nouveau mandat de cinq ans. Le résultat tombait au terme de dix semaines de recomptages, d'accusations et de tractations, et il consacrait un homme dont la victoire venait d'être amputée de plus d'un million de voix jugées frauduleuses. Rarement une réélection aura été acquise dans des conditions aussi contestées, et rarement les conséquences se seront révélées aussi lourdes.

Le scrutin s'était tenu le 20 août 2009, dans un pays quadrillé par la Force internationale d'assistance à la sécurité (ISAF), placée sous commandement de l'OTAN, et harcelé par une insurrection talibane en pleine expansion. Les rebelles avaient promis de perturber le vote, et ils tinrent parole. L'ISAF recensa plus de 400 attaques de militants le jour du scrutin, ce qui en fit l'une des journées les plus violentes depuis la chute des talibans en 2001. Le gouvernement afghan fit état d'au moins 26 morts, parmi lesquels des soldats, des policiers et des civils. Cinq jours plus tôt, une voiture piégée avait frappé le quartier général de l'OTAN, au cœur du secteur le plus fortifié de Kaboul, faisant sept morts et plus de quatre-vingt-dix blessés. La peur fit son œuvre : dans les provinces méridionales comme le Helmand et Kandahar, où l'intimidation talibane était la plus forte, la participation tomba sous les 10 pour cent. À l'échelle nationale, les responsables électoraux estimèrent le taux de participation autour de 40 pour cent.

Dès la fermeture des bureaux, les soupçons de fraude prirent une ampleur inédite. Le camp d'Abdullah Abdullah, ancien ministre des Affaires étrangères et figure de l'ancienne Alliance du Nord, dénonça des manipulations de « très grande échelle » dans plusieurs provinces, décrivant des bourrages d'urnes et des décomptes gonflés. Les premiers résultats partiels créditaient pourtant Karzaï d'une avance confortable, autour de 54 pour cent, un seuil qui lui aurait épargné tout second tour. C'est alors qu'intervint la Commission des plaintes électorales (ECC), un organe soutenu par les Nations unies et largement composé d'experts occidentaux désignés par l'ONU. La Commission enregistra plus de 720 plaintes majeures jugées susceptibles de modifier l'issue du vote et ordonna des recomptages dans les bureaux où elle avait trouvé, selon ses propres termes, des « preuves claires et convaincantes de fraude ».

Le verdict, rendu à l'automne, fut accablant. Plus d'un million de bulletins, dans leur immense majorité favorables à Karzaï, furent invalidés. Le score officiel du président sortant chuta à 48,3 pour cent, sous la barre des 50 pour cent requise pour l'emporter dès le premier tour. Abdullah Abdullah, arrivé deuxième, obtenait un peu plus de 30 pour cent. Un second tour devenait juridiquement inévitable, et il fut fixé au 7 novembre 2009. Sous la pression conjuguée de Washington et des Nations unies, Karzaï finit par reconnaître publiquement l'existence d'irrégularités et par accepter le principe d'un nouveau vote, une concession que peu de dirigeants afghans avaient consentie jusque-là.

Le second tour n'aura jamais lieu. Abdullah Abdullah posa des conditions à sa participation, exigeant notamment le limogeage du président de la Commission électorale indépendante, un proche de Karzaï qu'il accusait d'avoir couvert les fraudes. Karzaï refusa. Le 1er novembre, Abdullah annonça son retrait, estimant que rien ne garantissait un scrutin honnête et qu'un nouveau vote ne ferait que reproduire les manipulations d'août. Un vote transparent n'était pas possible, expliqua-t-il en substance devant ses partisans. Le lendemain, la Commission électorale annulait le second tour et proclamait Karzaï vainqueur par défaut. L'administration américaine, qui venait d'engager un renfort massif de troupes, salua du bout des lèvres un dénouement qu'elle jugeait au moins stable, tout en pressant Kaboul d'assainir sa gouvernance.

Vu de 2026, ce mois de novembre 2009 apparaît comme un point de bascule. Karzaï gouverna jusqu'en 2014 avec une légitimité entamée, à la tête d'un État miné par la corruption et de plus en plus dépendant des armées étrangères. La présidentielle de 2014, censée organiser la première transition démocratique du pays, fut elle aussi entachée d'accusations massives de fraude, cette fois entre Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani. Il fallut une médiation personnelle du secrétaire d'État américain John Kerry pour éviter la rupture, au prix d'un gouvernement d'union nationale bancal, fondé sur un partage du pouvoir que les deux hommes passèrent des années à se disputer. Cette architecture improvisée, née d'un scrutin contesté, ne survécut pas à l'épreuve de la guerre.

Le 15 août 2021, alors que les dernières troupes américaines achevaient leur retrait, les talibans entrèrent dans Kaboul. Ashraf Ghani quitta le palais présidentiel puis le pays dans la journée, laissant l'appareil d'État se dissoudre en quelques heures. La République islamique d'Afghanistan, construite pendant deux décennies autour d'élections que la fraude n'avait cessé de vider de leur substance, s'effondra sans livrer bataille. Les urnes contestées de 2009, les recomptages, les millions de bulletins annulés et le second tour escamoté n'avaient pas seulement affaibli un homme : ils avaient corrodé la confiance dans le processus même qui devait légitimer le pouvoir. Interrogé des années plus tôt sur le sens de ces scrutins, un observateur occidental résumait le dilemme d'une phrase que l'histoire allait valider : on pouvait organiser des élections en Afghanistan, restait à savoir si quelqu'un les croirait.