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MEMOIRE D URNES

21 août 1994 : le jour où le Mexique a voté sous surveillance internationale, et où le PRI a gagné une dernière fois

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Le 21 août 1994, un peu plus de 77 pour cent des électeurs inscrits se sont présentés aux urnes, un afflux que le Mexique n'avait pas connu depuis des décennies. Ils votaient dans un pays qui avait commencé l'année par une insurrection armée et un assassinat politique, et qui cherchait, ce dimanche-là, à prouver au monde qu'il pouvait organiser un scrutin propre. Pour la première fois de son histoire, l'élection présidentielle mexicaine était observée par des observateurs internationaux. Ni l'opposition ni ces observateurs n'ont dénoncé d'irrégularités majeures. Ce constat, banal ailleurs, était inédit sous le règne du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI).

Le vote de ce jour était général. Les Mexicains élisaient à la fois leur président et la totalité de leur Congrès, les 500 sièges de la Chambre des députés et les 128 sièges du Sénat. À la présidence, Ernesto Zedillo, candidat du PRI, l'a emporté avec environ 50 pour cent des suffrages valides, devant Diego Fernández de Cevallos, du Parti d'action nationale (PAN), crédité de près de 27 pour cent, et Cuauhtémoc Cárdenas, du Parti de la révolution démocratique (PRD), autour de 17 pour cent. Les décomptes officiels définitifs ont légèrement révisé le score de Zedillo à la baisse, sous la barre des 49 pour cent, ce qui faisait de lui le premier président en soixante-cinq ans à accéder au pouvoir sans dépasser la majorité absolue des voix. Au Congrès, la domination du parti au pouvoir restait écrasante : le PRI a conservé 300 des 500 sièges de la Chambre des députés et 95 des 128 sièges du Sénat.

Ce résultat, en apparence sans surprise, arrivait au terme d'une année que le Mexique n'oublierait pas. Le 1er janvier 1994, le jour même où entrait en vigueur l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) avait pris les armes dans l'État du Chiapas. Les rebelles s'étaient emparés de bâtiments publics dans plusieurs villes, dont San Cristóbal de las Casas et Ocosingo, avant qu'un cessez-le-feu ne soit conclu le 12 janvier. Le soulèvement dénonçait précisément le traité que le président Carlos Salinas de Gortari présentait comme le couronnement de son mandat. En quelques heures, l'image d'un Mexique arrimé au premier monde s'était fissurée, et la perception du risque politique du pays avait commencé à changer aux yeux des investisseurs étrangers.

Le second choc fut plus brutal encore. Le 23 mars 1994, lors d'un meeting de campagne dans le quartier de Lomas Taurinas, à Tijuana, le candidat du PRI, Luis Donaldo Colosio, fut abattu d'une balle dans la tête. Mario Aburto Martínez, arrêté sur place, affirma avoir agi seul. Colosio, ancien directeur de campagne de Salinas en 1988 puis secrétaire au Développement social, était le successeur désigné et le favori du scrutin d'août. Sa mort priva le régime de son héritier et nourrit durablement le soupçon d'un complot au sommet du parti, une thèse que les enquêtes des années suivantes n'ont jamais tout à fait dissipée. C'est dans ce vide que Salinas désigna Ernesto Zedillo, économiste formé à Yale, comme candidat de remplacement. Zedillo n'avait pas été préparé à ce rôle. Il le remporta pourtant sept mois plus tard, au terme d'une élection que les observateurs jugèrent inhabituellement exempte de fraude.

La légitimité relative de ce scrutin doit beaucoup à un mécanisme mis en place au début de la décennie. L'Institut fédéral électoral (IFE), créé en 1990, organisait le vote et allait, au fil des réformes conduites sous la présidence Zedillo, gagner en autonomie face au pouvoir exécutif. C'est cette architecture institutionnelle, plus que le résultat du 21 août lui-même, qui allait transformer le pays. Elle rendait désormais concevable ce qui ne l'était pas : une défaite du PRI comptée honnêtement.

La victoire de Zedillo ne fut pourtant pas suivie du répit qu'elle semblait promettre. Le 20 décembre 1994, quelques semaines après son investiture, son administration annonça une dévaluation du peso d'environ 15 pour cent. La mesure déclencha une panique parmi les investisseurs, la Banque du Mexique dut abandonner l'ancrage de sa monnaie, et le peso s'effondra, passant d'environ 3,5 à près de 5,75 pesos pour un dollar. La crise, bientôt surnommée « crise tequila » à l'étranger, fut désignée au Mexique comme l'« erreur de décembre », formule par laquelle Salinas rejetait sur son successeur la responsabilité d'un désastre dont les racines plongeaient dans son propre mandat. Le recours massif aux Tesobonos, ces titres indexés sur le dollar dont l'émission avait bondi au cours de l'année des assassinats et des troubles, avait rendu le pays vulnérable au moindre retournement de confiance.

Vu d'aujourd'hui, le 21 août 1994 apparaît comme une charnière. Ce fut la dernière fois que le PRI remporta la présidence à l'ancienne, dans le cadre d'un système qu'il avait bâti et dominé pendant plus de sept décennies. La crise économique qui suivit éroda durablement la popularité de Zedillo et la confiance dans le parti au pouvoir. Six ans plus tard, en 2000, Vicente Fox, du PAN, mit fin à soixante et onze ans de règne du PRI, dans une élection organisée par cet IFE que les réformes de Zedillo avaient rendu indépendant. Le vainqueur de 1994 aura donc, en partie, présidé au démontage du monopole qui l'avait porté au pouvoir.

Reste une phrase, prononcée après le scrutin par un observateur cité à l'époque, qui résumait le paradoxe mexicain de cette année-là. Le pays venait de tenir, sous les yeux du monde, l'élection la plus propre de son histoire moderne, et il l'avait fait au terme de douze mois de sang et de dettes. La question de savoir qui avait réellement tué Colosio, elle, n'a jamais reçu de réponse définitive.