DERNIÈRES ACTUALITÉS

UN JOUR, UN PAYS

Le Salvador, le plus petit pays d'Amérique continentale et l'un des plus scrutés

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le 16 juillet 2026, à Washington, un homme de 44 ans traversait les couloirs de la Maison-Blanche pour une réunion à huis clos avec Donald Trump. Nayib Bukele, président du Salvador, y venait discuter migration et sécurité, deux dossiers sur lesquels il s'est imposé comme l'allié latino-américain le plus commode de la nouvelle administration américaine. Trois jours plus tôt, son parti Nuevas Ideas l'avait officiellement désigné candidat à un troisième mandat, une perspective que la Constitution salvadorienne interdisait encore il y a peu. En quelques années, ce territoire grand comme la Bretagne est devenu un laboratoire politique observé bien au-delà de ses frontières.

Le Salvador tient dans 21 000 kilomètres carrés, coincé entre le Guatemala à l'ouest, le Honduras au nord et à l'est, et l'océan Pacifique au sud. C'est le seul pays d'Amérique centrale sans façade caraïbe, une singularité qui a façonné son économie et son isolement relatif. Le pays s'étire sur une bande étroite dominée par deux cordillères volcaniques parallèles. Une vingtaine de volcans, dont plusieurs actifs, structurent le paysage et lui ont donné son surnom local de « pays des volcans ». Le Santa Ana culmine à 2 381 mètres, le San Miguel crache régulièrement des cendres, et la capitale San Salvador vit dans l'ombre de son propre cône. Cette activité tellurique nourrit des sols volcaniques fertiles où prospère le café, longtemps colonne vertébrale des exportations, mais elle expose aussi une population de 6,3 millions d'habitants à un risque sismique permanent. Les tremblements de terre de 2001 avaient fait plus d'un millier de morts. Densément peuplé, urbanisé, largement déboisé, le Salvador figure parmi les pays les plus vulnérables au monde face aux aléas climatiques et géologiques.

Son histoire moderne est celle d'une terre concentrée entre quelques mains. Après l'indépendance arrachée à l'Espagne en 1821, puis la dissolution de la fédération centraméricaine en 1841, le café organise la société salvadorienne autour d'une oligarchie souvent résumée par la formule des « quatorze familles ». Ce déséquilibre foncier a produit des révoltes récurrentes. En 1932, le soulèvement paysan et indigène mené sous l'influence d'Agustín Farabundo Martí fut écrasé dans un bain de sang. La répression, connue sous le nom de « La Matanza », fit des milliers de morts et laissa une cicatrice durable dans la mémoire nationale. Le nom de Martí sera repris un demi-siècle plus tard par la guérilla qui affronta l'État.

Cette guerre civile, de 1980 à 1992, reste l'événement fondateur du Salvador contemporain. L'assassinat de l'archevêque Óscar Romero, abattu en pleine messe en mars 1980 après avoir dénoncé la violence militaire, précipita le basculement. Pendant douze ans, l'armée soutenue par les États-Unis affronta le Front Farabundo Martí de libération nationale, le FMLN. Le conflit fit environ 75 000 morts et poussa des centaines de milliers de Salvadoriens vers l'exil, en particulier vers Los Angeles. C'est là, dans les quartiers pauvres de Californie, que se formèrent les gangs qui reviendraient hanter le pays : la Mara Salvatrucha, dite MS-13, et le Barrio 18. Expulsés vers un Salvador exsangue après les accords de paix de 1992, leurs membres importèrent une violence de rue que l'État mit trois décennies à endiguer.

Les accords de Chapultepec, signés à Mexico, transformèrent le FMLN en parti politique et instaurèrent une démocratie pluraliste. Pendant vingt ans, la vie publique oscilla entre la droite d'ARENA et la gauche du FMLN. Mais aucun des deux camps ne parvint à juguler la criminalité. Au milieu des années 2010, le Salvador détenait l'un des taux d'homicides les plus élevés de la planète, dépassant certaines années 100 meurtres pour 100 000 habitants. Des quartiers entiers vivaient sous la coupe des maras, qui rançonnaient commerçants et chauffeurs de bus. Cette faillite sécuritaire a nourri le rejet des partis traditionnels et ouvert la voie à un homme neuf.

Nayib Bukele, ancien maire de San Salvador issu lui-même du FMLN avant d'en être exclu, remporte la présidentielle de 2019 en balayant le clivage historique. Publicitaire de formation, adepte des réseaux sociaux qu'il manie comme un tribun, il construit un pouvoir personnel rapide. En 2021, sa formation Nuevas Ideas rafle la majorité à l'Assemblée, qui destitue dans la foulée des magistrats de la Cour suprême. En mars 2022, après une flambée meurtrière imputée aux gangs, il décrète un état d'exception qui suspend certaines garanties constitutionnelles. Plus de 80 000 personnes sont arrêtées. Les homicides s'effondrent, le pays devient statistiquement l'un des plus sûrs du continent, et Bukele en tire une popularité massive. Les organisations de défense des droits humains dénoncent des détentions arbitraires, des morts en prison et l'érection d'un méga-pénitencier, le CECOT, conçu pour 40 000 détenus. Les Salvadoriens, eux, plébiscitent le retour au calme.

Le président a aussi cherché la notoriété par l'économie. En 2021, le Salvador devint le premier pays au monde à adopter le bitcoin comme monnaie légale aux côtés du dollar américain, qui reste la devise de référence depuis 2001. L'expérience, saluée par les milieux crypto et critiquée par le Fonds monétaire international, n'a pas transformé le quotidien d'une population dont l'économie repose largement sur les transferts d'argent de la diaspora, près d'un quart du produit intérieur brut. Sous la pression d'un accord de prêt conclu avec le FMI, le statut de monnaie légale du bitcoin a d'ailleurs été révisé début 2025.

La réélection de 2024, obtenue avec plus de 80 % des voix malgré une interdiction constitutionnelle contournée par une interprétation favorable de la justice, avait déjà signalé la direction du régime. La séquence de juillet 2026 la confirme. En démantelant les dernières digues qui limitaient le nombre de mandats, l'Assemblée dominée par Nuevas Ideas a ouvert à Bukele un horizon sans terme fixe. Ses partisans y voient la continuité d'un modèle qui a rendu les rues aux habitants. Ses adversaires, réduits à une poignée de voix, y lisent la fin de l'alternance.

Le scrutin qui doit consacrer ce troisième mandat est fixé à février 2027. Bukele s'y présentera avec le même vice-président, Félix Ulloa, et sans rival crédible. Reste une question que ni les taux d'approbation ni les statistiques d'homicides ne tranchent : ce que devient une démocratie quand son dirigeant le plus populaire cesse d'avoir à quitter le pouvoir.