Les bureaux de vote ont fermé le 22 août 1993 à Bangui sans que le général André Kolingba, au pouvoir depuis 1981, ne soit assuré de garder la main. Les Centrafricains votaient ce jour-là dans un scrutin à deux volets, présidentiel et législatif, dont le premier tour devait décider, siège par siège, de la composition de la future Assemblée nationale. Le résultat partiel donnait déjà le ton. Sur les 85 sièges à pourvoir, 35 étaient attribués dès ce premier tour, et le Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC), formation d'Ange-Félix Patassé, en emportait 19 à lui seul.
Le mode de scrutin retenu ne laissait pas de place à l'ambiguïté. Les députés étaient élus au scrutin uninominal majoritaire à deux tours, dans des circonscriptions à siège unique. Un candidat l'emportait d'emblée s'il réunissait plus de 50 pour cent des suffrages. À défaut, tout candidat ayant franchi la barre des 10 pour cent était admis à se présenter au second tour, fixé au 19 septembre. Le premier tour du 22 août ne réglait donc qu'une partie du jeu, mais il indiquait un rapport de forces défavorable au camp présidentiel.
Le vote se tenait dans un pays qui n'avait plus connu d'élection pluraliste depuis longtemps. André Kolingba avait pris le pouvoir par un coup d'État en 1981 et gouverné à la tête d'un régime militaire à parti unique. Sous la pression de la rue et des bailleurs de fonds, il avait fini par accepter le retour au multipartisme. En août 1992, un grand débat national avait conclu à la nécessité d'une nouvelle Constitution ouvrant la voie à la compétition entre partis. Une première tentative de scrutin, en 1992, avait tourné court, ses résultats ayant été annulés par la Cour suprême en raison d'irregularités. L'élection de l'été 1993 constituait donc une seconde chance, sous l'œil d'observateurs et de partenaires étrangers attentifs au sort de l'ancienne colonie française.
Face à Kolingba se présentaient plusieurs figures qui avaient marqué la vie politique centrafricaine. Ange-Félix Patassé, ancien Premier ministre de Jean-Bédel Bokassa, avait bâti autour du MLPC une opposition structurée. Abel Goumba, fondateur du Front patriotique pour le progrès (FPP), incarnait une opposition historique, réputée intègre. David Dacko, premier président de la République après l'indépendance de 1960, faisait aussi acte de candidature. Le président sortant se retrouvait ainsi en concurrence avec des adversaires dont plusieurs avaient exercé les plus hautes fonctions de l'État.
Le déroulement du premier tour a confirmé l'effacement du pouvoir en place. Dans la course présidentielle, André Kolingba n'est arrivé qu'en quatrième position, distancé par Patassé, Goumba et Dacko. Pour un chef d'État sortant, ce classement valait désaveu. La domination du MLPC dans les circonscriptions déjà tranchées annonçait de son côté une recomposition profonde de l'Assemblée nationale, jusque-là contrôlée par le camp du général.
Le second tour, le 19 septembre, a scellé cette bascule. Ange-Félix Patassé a remporté l'élection présidentielle avec 52,45 pour cent des suffrages exprimés, contre 45,62 pour cent à Abel Goumba, selon les résultats officiels. Aux législatives, le MLPC est devenu la première formation de l'Assemblée nationale avec 34 sièges sur 85, sans toutefois atteindre la majorité absolue. Le Rassemblement démocratique centrafricain (RDC), parti d'André Kolingba, en obtenait 14. Le FPP d'Abel Goumba et le Parti libéral démocratique (PLD) se partageaient sept sièges chacun. Aucune formation ne disposait à elle seule d'une majorité, ce qui contraignait le président élu à composer.
La portée de ce résultat dépassait le simple décompte des voix. Douze années d'un pouvoir militaire prenaient fin par les urnes, et non par les armes. André Kolingba, qui aurait pu contester ou entraver le processus, a laissé la transition suivre son cours. Le passage de relais entre un régime issu d'un coup d'État et un président élu au suffrage universel restait rare dans la région à cette période, ce qui a valu au scrutin centrafricain une attention particulière de la part des chancelleries occidentales et des observateurs.
Le contexte immédiat de cette élection portait aussi la marque du passé le plus lourd du pays. À la mi-septembre 1993, entre les deux tours, l'ancien empereur Jean-Bédel Bokassa, renversé en 1979 et condamné à mort avant de voir sa peine commuée, bénéficiait d'une libération, refermant symboliquement un chapitre de l'histoire nationale au moment même où s'en ouvrait un autre. Patassé, qui avait servi sous Bokassa avant de s'en éloigner, accédait à la magistrature suprême dans un pays encore marqué par les régimes autoritaires successifs.
La suite a montré combien la stabilisation restait fragile. Élu sans majorité absolue à l'Assemblée, Ange-Félix Patassé devait gouverner avec des soutiens fluctuants. Son mandat allait être secoué par des mutineries militaires à partir de 1996, puis par une longue période d'instabilité qui a durablement affecté la Centrafrique. Le scrutin du 22 août 1993 n'en demeure pas moins le moment où le pays a choisi ses dirigeants par le vote après une décennie de régime militaire, faisant du premier tour de ce jour-là une étape décisive de sa vie institutionnelle.