Coincée entre le désert d'Arabie, la vallée du Jourdain et les convulsions du Proche-Orient, la Jordanie occupe une position que sa géographie rend à la fois vulnérable et stratégique. Le royaume hachémite s'étend sur environ 89 000 kilomètres carrés, dont la majeure partie relève d'un plateau aride prolongeant les steppes syriennes et les sables saoudiens. À l'ouest, une étroite bande fertile borde le Jourdain et la mer Morte, point le plus bas de la surface terrestre à plus de 400 mètres sous le niveau des océans. Au sud, le pays ne dispose que d'une seule fenêtre maritime, le port d'Aqaba sur la mer Rouge, une trouée de quelques kilomètres qui constitue son unique débouché commercial direct vers les océans. Cette rareté de l'eau et des côtes structure toute l'existence nationale : la Jordanie figure parmi les pays les plus pauvres en ressources hydriques de la planète, et la question de l'accès à l'eau y demeure un enjeu de survie autant que de diplomatie.
Le territoire porte les traces d'une occupation humaine millénaire. Les Nabatéens y ont bâti Pétra, cité taillée dans le grès rose qui prospérait au carrefour des routes caravanières entre l'Arabie, la Syrie et l'Égypte. Rome annexa ensuite la région, y laissant les colonnades de Jerash, l'une des villes provinciales les mieux conservées de l'Antiquité. Vinrent les conquêtes arabes du VIIe siècle, la période omeyyade et ses châteaux du désert, puis les longues dominations mamelouke et ottomane. Ce sont les Ottomans qui administrèrent ces terres jusqu'à la Première Guerre mondiale, avant que la révolte arabe menée par les Hachémites, avec l'appui britannique, ne précipite l'effondrement de leur empire dans la région.
L'entité politique moderne naît de ce bouleversement. En 1921, Londres détache la rive orientale du Jourdain de son mandat sur la Palestine et confie l'émirat de Transjordanie à Abdallah, fils du chérif de La Mecque et descendant du prophète — d'où le nom de dynastie hachémite. L'indépendance formelle est proclamée en 1946, et l'émirat devient royaume. La création d'Israël en 1948 précipite le premier grand basculement : la Jordanie prend le contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, tandis que des centaines de milliers de réfugiés palestiniens franchissent le fleuve. Le pays absorbe une population qui bouleverse sa composition démographique et pèsera durablement sur son identité. La guerre des Six Jours, en 1967, lui coûte la Cisjordanie et la partie orientale de Jérusalem, occupées par Israël. En 1970, les affrontements entre l'armée et les organisations armées palestiniennes, restés dans les mémoires sous le nom de Septembre noir, manquent de faire vaciller le trône.
Le règne du roi Hussein, monté sur le trône en 1953 à dix-sept ans, marque la seconde moitié du XXe siècle jordanien. Habile équilibriste, il maintient son royaume à flot entre les pressions du panarabisme, la menace israélienne et les rivalités entre grandes puissances. En 1994, il signe avec Israël un traité de paix, faisant de la Jordanie le deuxième pays arabe, après l'Égypte, à reconnaître l'État hébreu. À sa mort en 1999, son fils Abdallah II lui succède. Formé à l'occidentale, passé par l'armée, le nouveau souverain hérite d'un pays sans pétrole, dépendant de l'aide extérieure, mais réputé pour sa stabilité relative dans un environnement en perpétuelle ébullition.
Cette stabilité tient à un système politique où le roi conserve l'essentiel du pouvoir. La Jordanie est une monarchie constitutionnelle, mais le souverain nomme le Premier ministre, dissout le Parlement et oriente la politique étrangère et sécuritaire. À la suite des élections législatives de septembre 2024, Abdallah II a chargé Jaafar Hassan, ancien directeur de son cabinet royal et ex-ministre de la Planification, de former le gouvernement. Le Parlement, composé d'une chambre des représentants élue et d'un sénat désigné par le roi, dispose de prérogatives limitées. Les partis politiques restent faibles, à l'exception des mouvances issues des Frères musulmans, dont la vitrine électorale a progressé lors du dernier scrutin, signe d'un mécontentement social que la monarchie surveille de près.
Ce mécontentement se nourrit d'une économie fragile. Le chômage des jeunes reste élevé, la dette publique lourde, et le royaume dépend des transferts financiers du Golfe, de l'aide américaine et des recettes du tourisme, secteur exposé au moindre soubresaut régional. La guerre civile syrienne a jeté sur son sol plus de six cent mille réfugiés enregistrés, venus s'ajouter aux Palestiniens et, plus anciennement, aux Irakiens. Rapporté à sa population d'environ onze millions d'habitants, cet accueil fait de la Jordanie l'un des pays comptant le plus de réfugiés par habitant au monde. Le camp de Zaatari, ouvert en 2012, est devenu à lui seul une agglomération de fait.
La position géographique du royaume lui confère un rôle diplomatique disproportionné à sa taille. Gardien officiel des lieux saints musulmans de Jérusalem en vertu d'un statut hérité de l'histoire, Amman se pose en médiateur et en verrou de stabilité que ni Washington, ni les capitales européennes, ni les monarchies du Golfe n'ont intérêt à voir vaciller. La guerre à Gaza déclenchée fin 2023 a placé Abdallah II dans une position inconfortable : lié à Israël par le traité de 1994 et à l'Occident par ses financements, mais confronté à une opinion publique très majoritairement solidaire des Palestiniens, dont une large part de ses sujets sont eux-mêmes originaires. En mars 2026, le roi s'entretenait encore avec ses partenaires occidentaux sur l'avenir de la région et l'acheminement de l'aide humanitaire.
La Jordanie avance ainsi sur une ligne de crête. Sans ressources naturelles majeures, dépendante de l'eau que se disputent ses voisins, entourée de foyers de conflit, elle a fait de sa modération et de sa fiabilité un capital diplomatique. La monarchie mise sur cette réputation pour attirer investissements et soutiens, tandis que les tensions du Proche-Orient continuent de battre à ses portes. Le prochain test viendra, comme toujours, de l'extérieur.