Cinq mois après avoir vu la direction de son île passer à un rival, Eric Gairy a repris la main le 24 août 1967. Ce jour-là, les électeurs de la Grenade, petit territoire des Petites Antilles, se rendaient aux urnes pour désigner les dix élus de la Chambre des représentants. Le Grenada United Labour Party (GULP), formation du syndicaliste Eric Matthew Gairy, l'a emporté avec 15 827 voix, soit 54,6 pour cent des suffrages, et sept des dix sièges en jeu. Le Grenada National Party (GNP) de Herbert Blaize, arrivé en tête aux dernières législatives, devait se contenter de 13 172 voix, 45,4 pour cent, et trois sièges.
Le scrutin se tenait dans un cadre institutionnel neuf. Le 3 mars 1967, la Grenade était devenue un État associé au Royaume-Uni, statut qui lui accordait la pleine autonomie sur ses affaires intérieures tandis que Londres conservait la défense et les relations extérieures. Le chef du gouvernement portait désormais le titre de Premier ministre, en remplacement de celui de ministre en chef. Herbert Blaize, dont le GNP avait remporté les élections de 1962, était devenu à ce titre le premier Premier ministre de l'État associé, fonction qu'il a exercée de mars à août 1967. Le vote du 24 août constituait donc la première consultation générale organisée sous ce nouveau statut.
Ce statut d'État associé n'était pas propre à la Grenade. Il s'inscrivait dans un dispositif imaginé par Londres pour ses petites possessions des Caraïbes orientales après l'échec de la Fédération des Indes occidentales, dissoute en 1962. Plusieurs îles, parmi lesquelles la Dominique, Saint-Christophe-Niévès-Anguilla, Sainte-Lucie et Saint-Vincent, accédèrent au même statut en 1967, se voyant confier la maîtrise de leurs affaires intérieures tout en restant liées à la Couronne pour la défense et la diplomatie. La Grenade fut la première de ces îles à organiser des élections générales sous le nouveau régime, ce qui donnait au vote du 24 août une valeur de test pour l'ensemble de la formule.
Eric Gairy dominait la vie politique grenadienne depuis le début des années 1950. Ancien ouvrier devenu syndicaliste, il avait bâti sa carrière sur la mobilisation des travailleurs agricoles, notamment lors des grandes grèves de 1951 qui avaient marqué l'entrée du suffrage populaire dans l'île. Le GULP, né de cette base ouvrière, avait remporté plusieurs scrutins successifs, et Gairy avait déjà dirigé le gouvernement local comme ministre en chef de 1961 à 1962, avant d'en être écarté à la suite d'un différend administratif et de la victoire du GNP en 1962. Sa reconquête de 1967 refermait cette parenthèse.
Le duel entre Gairy et Blaize structurait alors la politique grenadienne. Herbert Blaize, avocat originaire de Carriacou, incarnait une ligne plus prudente, attachée à une gestion mesurée et méfiante à l'égard du style personnel de son adversaire. Gairy, tribun charismatique, cultivait au contraire un lien direct avec l'électorat populaire et rural. Les deux hommes allaient se disputer la direction de l'île pendant près de trois décennies, alternant au pouvoir au gré des scrutins.
La progression du GULP en 1967 traduisait une nette poussée. Le parti de Gairy réunissait près de 16 000 voix, contre un peu plus de 9 700 lors de sa défaite de 1962, dans un corps électoral en expansion. La participation, mesurée par le total de près de 29 000 suffrages exprimés, dépassait sensiblement celle des consultations précédentes, signe d'une mobilisation accrue autour d'une élection dont l'enjeu, l'autonomie interne, dépassait les scrutins antérieurs de l'époque coloniale.
Devenu Premier ministre au lendemain du vote, Eric Gairy a conservé cette fonction jusqu'en 1974. Sa formation a confirmé sa domination lors des législatives de 1972, où le GULP a remporté treize des quinze sièges d'une Chambre élargie, réduisant le GNP à deux élus. Cette emprise croissante a accompagné la marche de l'île vers la pleine souveraineté.
Le 7 février 1974, la Grenade est devenue indépendante au sein du Commonwealth, et Eric Gairy en est devenu le premier Premier ministre. L'accession à l'indépendance s'est toutefois déroulée dans un climat tendu, marqué par des grèves et des manifestations contre le pouvoir en place, qui reprochait à Gairy une dérive autoritaire et le recours à des hommes de main. La victoire électorale de 1967 avait ouvert la longue période Gairy, mais le crédit du dirigeant s'était déjà érodé au moment où l'île accédait à la souveraineté.
La trajectoire amorcée en 1967 s'est achevée brutalement. Le 13 mars 1979, alors qu'Eric Gairy se trouvait à l'étranger, le mouvement New Jewel, dirigé par Maurice Bishop, s'est emparé du pouvoir par un coup d'État, mettant fin à son règne. La Grenade est alors entrée dans une phase révolutionnaire qui devait se conclure, en 1983, par une crise interne violente et une intervention militaire menée par les États-Unis. Gairy, longtemps figure dominante de la vie politique locale, n'est jamais revenu au pouvoir, malgré plusieurs tentatives électorales ultérieures.
Le scrutin du 24 août 1967 conserve une place particulière dans l'histoire de la Grenade. Il a désigné le premier chef de gouvernement de l'État associé issu des urnes après l'octroi de l'autonomie interne, et il a installé Eric Gairy dans une fonction qu'il allait conserver jusqu'à l'indépendance. Les sept sièges remportés ce jour-là par le GULP ont ouvert une séquence de douze années au terme de laquelle l'île, devenue souveraine, a basculé dans l'instabilité.