DERNIÈRES ACTUALITÉS

UN JOUR, UN PAYS

Kiribati, le paradoxe climatique

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Il n'existe guère de pays plus dispersé sur la surface du globe que Kiribati. Ses trente-trois atolls et îles coralliennes, éparpillés de part et d'autre de l'équateur et de la ligne de changement de date, couvrent une zone maritime de plus de 3,5 millions de kilomètres carrés, soit une étendue comparable à celle de l'Inde. Pourtant, les terres émergées de cette immensité ne dépassent pas 810 kilomètres carrés, l'équivalent d'une grande agglomération. La République de Kiribati, dont le nom est la transcription locale de « Gilbert », s'étire ainsi sur trois archipels — les îles Gilbert à l'ouest, les îles Phénix au centre, les îles de la Ligne à l'est — que des milliers de kilomètres d'océan Pacifique séparent les uns des autres. C'est le seul État au monde à chevaucher à la fois les deux hémisphères et les deux moitiés du fuseau horaire terrestre.

Cette géographie hors norme s'accompagne d'une vulnérabilité extrême. La quasi-totalité du territoire culmine à moins de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer. Les atolls, minces anneaux de corail encerclant des lagons, n'offrent aucune hauteur de repli. La montée des océans, l'érosion des côtes, la salinisation des nappes d'eau douce et l'intensification des tempêtes font de Kiribati l'un des pays les plus directement menacés par le changement climatique. Les scientifiques évoquent régulièrement l'hypothèse d'un territoire devenu inhabitable avant la fin du siècle. La population, estimée à environ 130 000 habitants, se concentre massivement sur l'atoll de Tarawa-Sud, où la capitale, la densité et la pression sur les ressources atteignent des niveaux préoccupants.

Le peuplement de ces îles remonte à près de trois mille ans, lorsque des navigateurs austronésiens, maîtres de la haute mer, colonisèrent l'archipel des Gilbert. Une société fondée sur la pêche, la culture du taro et du cocotier, et une organisation clanique s'y développa, entretenant des échanges avec les Samoans, les Fidjiens et les Tongiens voisins. Les premiers contacts durables avec les Européens datent de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, marqués par le passage des baleiniers, des marchands et des recruteurs de main-d'œuvre — le « blackbirding » qui déporta des insulaires vers les plantations. Les missionnaires chrétiens transformèrent en profondeur la vie religieuse et sociale.

En 1892, le Royaume-Uni établit un protectorat sur les îles Gilbert et les îles Ellice voisines, transformé en colonie en 1916. Le XXe siècle apporta deux bouleversements. D'abord l'exploitation du phosphate de l'île de Banaba, dont les sols furent littéralement raclés pour fertiliser les champs d'Australie et de Nouvelle-Zélande, au prix du déplacement de ses habitants. Ensuite la Seconde Guerre mondiale : en novembre 1943, l'atoll de Tarawa fut le théâtre d'une des batailles les plus meurtrières de la guerre du Pacifique, lorsque les Marines américains s'emparèrent en quelques jours, au prix de pertes considérables, d'une position tenue par une garnison japonaise retranchée. Les carcasses de blindés et les blockhaus témoignent encore de cet affrontement.

L'indépendance vint en 1979, lorsque les îles Gilbert se séparèrent des Ellice — devenues Tuvalu — pour former la République de Kiribati. Le pays adopta un régime présidentiel original, dans lequel le président, appelé Beretitenti, est à la fois chef de l'État et chef du gouvernement, élu au suffrage universel parmi un petit nombre de candidats désignés au sein du Parlement. Cette assemblée, la Maneaba ni Maungatabu, tire son nom de la maison commune traditionnelle où se prenaient les décisions collectives, héritage d'une culture politique fondée sur la délibération et le consensus.

Depuis 2016, le pays est dirigé par Taneti Maamau, réélu pour un troisième et dernier mandat en 2024 avec environ 55 % des voix. Son gouvernement a marqué la diplomatie de l'archipel par un tournant retentissant : en 2019, Kiribati a rompu ses relations avec Taïwan pour reconnaître la République populaire de Chine, s'inscrivant dans le mouvement plus large de recomposition des alliances dans le Pacifique. Ce basculement a fait de ces atolls minuscules un enjeu de la rivalité entre Pékin et Washington, les deux puissances se disputant l'influence dans une région dont les zones économiques exclusives, riches en thon, et la position stratégique valent bien des courtisaneries.

L'économie de Kiribati reflète les contraintes de sa géographie. Le pays vit de la pêche — la vente de licences aux flottes étrangères qui exploitent ses eaux constitue une ressource majeure —, des transferts de ses marins embarqués sur les navires du monde entier, de l'aide internationale et des revenus d'un fonds souverain constitué avec les recettes passées du phosphate. Le secteur privé demeure embryonnaire, l'emploi formel rare, et l'isolement renchérit le coût de tout ce qui doit être importé. La jeunesse, nombreuse, se heurte à des perspectives limitées, ce qui alimente une émigration régulière vers la Nouvelle-Zélande, l'Australie et Fidji.

Face à la menace climatique, les autorités ont exploré des réponses inédites. En 2014, Kiribati a acheté près de vingt kilomètres carrés de terres à Fidji, présentés à l'origine comme une garantie de sécurité alimentaire mais aussi comme un possible refuge en cas d'exode. L'ancien président Anote Tong avait fait de la « migration dans la dignité » un thème diplomatique, plaidant pour que ses concitoyens puissent, le moment venu, s'installer ailleurs comme travailleurs qualifiés plutôt que comme réfugiés. Son successeur a préféré miser sur l'adaptation sur place, le rehaussement des sols et le soutien international, refusant l'idée d'un abandon programmé.

Kiribati incarne ainsi un paradoxe cruel de l'époque. Émetteur infinitésimal de gaz à effet de serre, ce pays parmi les plus pauvres et les plus reculés de la planète se trouve en première ligne d'un dérèglement qu'il n'a pas provoqué. Ses représentants portent cette réalité dans les enceintes internationales, où leur voix pèse peu au regard des intérêts en jeu. Sur les atolls de Tarawa, la marée haute inonde déjà, certains jours, des habitations et des jardins que la mer n'atteignait pas autrefois.