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MEMOIRE D URNES

25 août 1872 : en Espagne, les urnes offrent au roi Amédée une majorité que ses adversaires ont refusé de disputer

MEMOIRE D URNES Source : EPOC - création IA

Quand les électeurs espagnols se présentent devant les bureaux de vote, ce dernier samedi d'août 1872, une partie du pays a déjà décidé de rester chez elle. Les carlistes ont pris les armes plutôt que les bulletins. Les partisans du prétendant Alphonse ne présentent qu'une poignée de candidats. Une fraction des républicains fédéraux boude le scrutin. Le résultat, quatre jours de vote du 24 au 27 août pour renouveler les Cortès, tient moins de la compétition que de la démonstration: le Parti radical démocrate de Manuel Ruiz Zorrilla remporte 274 des 424 sièges du Congrès des députés, une majorité écrasante conquise sur un champ de bataille en partie déserté par l'adversaire.

Le décompte officiel, publié par les autorités, attribue au Parti radical démocrate 1 321 338 voix, soit 69,54 pour cent des suffrages exprimés. Loin derrière, le Parti républicain démocrate fédéral obtient 379 345 voix et 78 sièges. La Coalition conservatrice-constitutionnelle, qui dominait le Parlement précédent, s'effondre à 14 sièges. Les conservateurs alphonsistes en recueillent 9. Au total, 1 900 180 bulletins ont été déposés dans les urnes de la péninsule et de Porto Rico. Dix-huit sièges attribués à Cuba restent vacants: sur l'île, en pleine guerre des Dix Ans, les élections ont été reportées sine die.

Ce vote découle directement d'une crise ouverte quelques mois plus tôt. Le Parlement issu du scrutin d'avril 1872 avait vécu peu de temps. Le gouvernement de Práxedes Mateo Sagasta avait dû démissionner en mai, emporté par un scandale politique: le transfert secret de fonds d'une caisse d'épargne d'outre-mer, la Caja de Ultramar, vers le ministère de la Gouvernance, sommes qui auraient servi à couvrir des dépenses électorales. Après un cabinet de transition de vingt jours conduit par Francisco Serrano, le roi Amédée Ier a nommé Manuel Ruiz Zorrilla à la présidence du Conseil. Le nouveau chef du gouvernement a formé un cabinet radical et convoqué des élections anticipées pour se doter d'une majorité parlementaire.

Zorrilla a voulu marquer une rupture avec les pratiques électorales de ses prédécesseurs. Son gouvernement a demandé aux gouverneurs civils des provinces de ne pas imposer ni recommander de candidats officiels, a corrigé le recensement dans les localités où des électeurs avaient été rayés des listes, en partie pour favoriser la victoire de Sagasta en avril, et a rétabli des conseils municipaux qui avaient été suspendus. Les accusations d'ingérence gouvernementale n'ont pas disparu pour autant, mais le scrutin a été perçu comme plus libre et plus régulier que les précédents. Voter restait un droit réservé aux hommes: le suffrage universel masculin s'appliquait à tous les nationaux de plus de 25 ans en pleine jouissance de leurs droits civils, tandis qu'à Porto Rico le vote demeurait censitaire.

La netteté de la majorité radicale s'explique d'abord par les absents. La plupart des adversaires du gouvernement ont choisi de ne pas concourir. Le Parti constitutionnel et les alphonsistes ont opté pour une stratégie de retrait, le retraimiento, forme de boycott qui les a conduits à ne présenter que de rares candidats. Chez les républicains fédéraux, seule la faction dite bienveillante a accepté de participer. Les carlistes, eux, ont quitté la scène électorale pour la guerre. Le mécontentement provoqué par la proclamation d'Amédée de Savoie comme roi d'Espagne avait ouvert la voie à la troisième guerre carliste, déclenchée en avril en faveur du prétendant Carlos de Borbón, qui promettait de rétablir divers droits régionaux, notamment les fueros catalans, valenciens et aragonais abolis au début du XVIIIe siècle par Philippe V.

Le fonctionnement même des Cortès élus ce mois d'août reflétait l'esprit de la Constitution de 1869, texte fondateur du Sexennat démocratique. Les deux chambres, le Congrès des députés et le Sénat, étaient conçues comme des corps colégislatifs aux pouvoirs presque égaux. Les 406 députés élus l'ont été dans des circonscriptions uninominales au scrutin majoritaire, à raison d'un siège pour 40 000 habitants. Les 200 sénateurs ont été désignés au suffrage indirect: dans chaque commune, les électeurs choisissaient des délégués qui, réunis aux députés provinciaux, votaient à leur tour pour les sénateurs, à raison de quatre sièges par province.

Manuel Ruiz Zorrilla lui-même a été élu dans deux circonscriptions, El Burgo de Osma et Madrid III. Il a choisi de siéger pour Madrid et a renoncé à son mandat de député d'El Burgo de Osma. Les Cortès avaient été officiellement dissous le 28 juin 1872, le décret de dissolution fixant le vote entre le 24 et le 27 août et convoquant les deux chambres pour le 15 septembre.

Cette majorité radicale, obtenue dans un pays où les factions monarchiques et républicaines refusaient de se reconnaître dans les institutions, n'a pas offert la stabilité recherchée. Le règne d'Amédée Ier, contesté de toutes parts et miné par la guerre carliste, s'achèvera par l'abdication du souverain en février 1873, quelques mois seulement après ce scrutin. La proclamation de la Première République espagnole suivra immédiatement, ouvrant une nouvelle phase d'instabilité pour un régime que les élections d'août 1872 n'avaient pu consolider.