Kazimira Prunskiene avait un an lorsque des agents du NKVD ont abattu son père dans la forêt de Labanoras. Pranas Stankevicius, garde forestier et musicien de noces qui jouait de la guitare, du violon et d'une flûte taillée de ses mains, laissait derrière lui une petite fille née dans un village perdu du nord-est lituanien. Un demi-siècle plus tard, cette enfant devenait la première cheffe de gouvernement d'une Lituanie arrachée à l'Union soviétique. Kazimira Danute Prunskiene est morte jeudi 30 juillet à l'âge de 83 ans, a annoncé son fils Vaidotas au portail Delfi.
Économiste de formation, professeure à l'université de Vilnius où elle avait décroché son diplôme en 1965 puis un doctorat à la fin des années 1980, Prunskiene appartenait à cette génération d'intellectuels soviétiques que le dégel de la perestroïka a précipités en politique. Elle avait rejoint le Parti communiste lituanien en 1980 et dirigeait un institut de recherche en économie agricole quand, en 1988, elle a compté parmi les fondateurs de Sajudis, le mouvement de réforme qui allait porter la revendication d'indépendance. Le 11 mars 1990, elle signait avec ses pairs l'Acte de restauration de l'État lituanien, premier territoire soviétique à proclamer sa sortie de l'URSS.
Six jours plus tard, le 17 mars, le Conseil suprême l'élisait à la tête du premier gouvernement. À 47 ans, elle devenait la première femme Première ministre du pays et la première dirigeante de la Lituanie indépendante. La tâche relevait de l'impossible. Mikhaïl Gorbatchev, décidé à faire plier Vilnius, imposa un blocus économique qui coupa les livraisons de pétrole et de gaz. Prunskiene fit le tour des capitales occidentales pour desserrer l'étau. Elle rencontra les dirigeants des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, plaida la cause lituanienne devant la commission Helsinki à Washington, cherchant une reconnaissance internationale qui tardait à venir tandis que Moscou serrait la vis.
Son gouvernement ne tint que neuf mois. En janvier 1991, le Conseil suprême désavoua sa décision d'augmenter fortement les prix alimentaires, mesure jugée brutale par une population déjà éprouvée par les pénuries. Prunskiene démissionna le 10 janvier. Trois jours plus tard, les chars soviétiques donnaient l'assaut contre la tour de télévision de Vilnius, faisant quatorze morts parmi les civils qui protégeaient le bâtiment de leurs corps. Le rapprochement des deux dates a longtemps nourri les commentaires sur la fin de son mandat, même si son départ tenait au conflit sur les prix.
Écartée du pouvoir, elle n'a jamais quitté la scène. Députée au Seimas de 1996 à 2008, elle fonda et dirigea une succession de formations où la question féminine occupait une place centrale: le Parti des femmes lituaniennes, la Nouvelle Démocratie, l'Union des paysans et de la nouvelle démocratie, puis le Parti populaire lituanien. En 2004, elle affronta Valdas Adamkus à l'élection présidentielle. Arrivée en tête du premier tour grâce aux voix de l'électorat du président destitué Rolandas Paksas, elle fut battue au second. La même année, elle entra au gouvernement de Gediminas Kirkilas comme ministre de l'Agriculture, portefeuille qu'elle conserva jusqu'en 2008.
Sa carrière est restée marquée par une ombre. La Commission de lustration, chargée d'examiner les liens des responsables avec les services de sécurité soviétiques, avait conclu à l'unanimité qu'elle avait secrètement collaboré avec le KGB pendant l'occupation, se chargeant de missions de renseignement, de contre-espionnage et de surveillance idéologique. Prunskiene a toujours contesté. La procédure, étalée sur des années, s'est achevée en janvier 2011: la Cour administrative suprême de Lituanie a rendu un arrêt définitif annulant la décision de la commission. L'accusation n'a jamais été tranchée dans l'opinion, où elle continuait de diviser.
Née Stankeviciute le 26 février 1943 dans le village de Vasiuliske, elle avait épousé Povilas Prunskus avant ses études, dont elle eut un fils et deux filles, Vaidotas, Rasa et Daivita, avant de se remarier en 1989 avec Algimantas Tarvidas. De 1981 à 1986, elle avait travaillé en Allemagne de l'Ouest, expérience rare pour une citoyenne soviétique qui lui donna une connaissance de l'économie de marché dont peu de dirigeants lituaniens disposaient alors. Membre du Council of Women World Leaders, ce réseau international de cheffes d'État et de gouvernement, elle avait pris la parole en 1997 à Vienne pour dénoncer les écarts de salaires et le poids des traditions dans un pays catholique.
Un accident vasculaire cérébral, survenu en 2012, mit un terme brutal à sa vie publique. L'attaque altéra sa parole et l'éloigna définitivement de la politique. Elle vivait retirée depuis lors, loin des débats d'un pays qu'elle avait aidé à faire naître et qui, entre-temps, avait rejoint l'Union européenne et l'OTAN, adopté l'euro et pris ses distances avec l'encombrant voisin russe.
L'annonce de sa mort a suscité une vague de condoléances des plus hautes autorités de l'État, selon le quotidien 15min. Le président Gitanas Nauseda et les responsables du Seimas ont salué la mémoire d'une signataire de l'indépendance. Aucune date d'obsèques n'a encore été communiquée. De la petite fille orpheline d'un garde forestier tué par la police politique de Staline à la femme qui reçut, à Washington, Londres et Paris, comme cheffe d'un gouvernement que Moscou refusait de reconnaître, Kazimira Prunskiene aura traversé toute l'histoire de la Lituanie contemporaine, ses gloires et ses zones d'ombre comprises.