Il avait porté deux fois le plus ancien titre encore en usage sur le continent, celui de capitaine-régent de la plus vieille république du monde, une charge qui remonte au XIIIe siècle. Matteo Fiorini l'avait exercée avec la même retenue qu'il a mise à mourir. L'ingénieur sammarinais s'est éteint le 21 août à l'hôpital d'État, à 48 ans, au terme d'une longue maladie qu'il avait affrontée sans jamais la donner en spectacle. La nouvelle a traversé le mont Titano en quelques heures.
Dans un État de 34 000 habitants où l'on se croise à la sortie de la messe et sur les gradins du même stade, la disparition d'un homme si jeune, qui a siégé trois législatures durant au Conseil grand et général, ne se range pas dans la seule rubrique politique. Elle touche à autre chose. Les hommages recueillis par la presse locale, de Libertas à San Marino RTV, disent une émotion qui a débordé les frontières des partis : on y salue sa « préparation technique », sa « passion civile » et sa « profonde correction personnelle ». Trois formules qui, chez un homme public, ne vont pas toujours ensemble. Un quotidien de la péninsule voisine a titré son hommage « Adieu, Secrétaire d'État », signe qu'au-delà du Titano on avait retenu la fonction plutôt que l'homme. À Saint-Marin, c'est l'inverse : on connaissait d'abord l'homme.
Fiorini n'était pas un professionnel de la politique au sens où on l'entend dans les grandes capitales. Il était ingénieur, employé de la SIT, la société d'électricité et de gaz de la République. Il avait d'abord milité à l'Alleanza Popolare, avant de rejoindre Repubblica Futura, l'une des formations qui structurent la vie parlementaire du micro-État. Au fil de trois législatures, il s'était imposé comme l'un de ces élus dont les dossiers, plus que les phrases, faisaient la réputation.
C'est à ce titre qu'il fut nommé secrétaire d'État au Territoire et à l'Environnement, l'équivalent d'un ministre de l'Aménagement dans un pays de 61 kilomètres carrés où chaque parcelle compte. Le poste n'a rien d'honorifique : sur le Titano, la question de savoir ce que l'on peut construire, où et pour quel usage, engage l'équilibre d'un territoire minuscule et densément habité. Fiorini y avait posé, dès son entrée en fonction, des priorités concrètes, jusqu'aux reconversions en zones commerciales de secteurs comme Rovereta ou Gualdicciolo. Un travail d'arpenteur plus que de tribun.
Reste la fonction qui, deux fois, l'a placé au sommet de l'État. À Saint-Marin, le pouvoir exécutif suprême n'appartient pas à un homme mais à un couple. Deux capitaines-régents sont élus ensemble par le Conseil grand et général et partagent, pour six mois seulement, la charge de chef de l'État. La brièveté du mandat et sa collégialité sont le cœur du système : une garantie, vieille de près de huit siècles, contre la concentration du pouvoir. Fiorini a connu deux fois cette expérience rare. Une première fois d'octobre 2011 à avril 2012, aux côtés de Gabriele Gatti, figure tutélaire de la vie publique sammarinaise. Une seconde d'octobre 2017 à avril 2018, avec Enrico Carattoni.
Occuper deux fois la régence, dans une République qui renouvelle ses chefs d'État tous les six mois, n'a rien d'anodin : cela suppose la confiance répétée d'une assemblée qui connaît intimement ceux qu'elle élève à la magistrature suprême. Ceux qui l'ont côtoyé décrivent un homme méthodique, peu porté sur l'esbroufe, attaché à la lettre des institutions autant qu'à leur esprit. Le genre de responsable que l'on remarque surtout par la qualité de son silence dans les réunions difficiles.
La coutume sammarinaise réserve d'ailleurs aux capitaines-régents une épreuve que peu de régimes imposent à leurs dirigeants. Au terme de leur semestre, ils se soumettent au « Sindacato della Reggenza » : durant trois jours, n'importe quel citoyen peut porter plainte contre eux pour les actes commis pendant leur mandat. C'est une reddition de comptes archaïque et redoutable, un tribunal de la République où l'ancien chef d'État redevient un justiciable ordinaire. Fiorini s'y est plié deux fois, et deux fois en est ressorti sans dommage. Pour un homme dont on loue aujourd'hui la « correction », c'est peut-être l'éloge le plus solide, parce que le plus vérifié.
La maladie, ces derniers mois, l'avait éloigné des affaires publiques. Il l'a menée, écrit la presse locale, avec dignité et réserve, à l'image d'une vie qu'il n'avait jamais confondue avec sa fonction. Il laisse une épouse et une fille, que les journaux du Titano désignent pudiquement comme les gardiennes d'un héritage.
Saint-Marin, qui aime rappeler qu'elle est née d'un tailleur de pierre fuyant les persécutions au IVe siècle, cultive une mémoire longue et une échelle intime du pouvoir. Ici, un ancien chef de l'État n'est jamais un inconnu que l'on croise sans le voir. Dans les prochains jours, le Palazzo Pubblico devrait rendre à Matteo Fiorini les honneurs dus à ceux qui ont porté la régence. La date des obsèques n'était pas encore connue samedi. Sur la place della Libertà, au pied de la tour où sonnent les heures de la République, on parlait déjà de lui au passé.