C'est sa fille qui a annoncé la nouvelle au monde, samedi 22 août, dans un message publié sur Instagram. « C'est avec tristesse que je dois annoncer que mon cher père, Siim Kallas, est décédé la nuit dernière », a écrit Kaja Kallas, aujourd'hui haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères, la première diplomate du continent. Le père avait 77 ans. La fille conduit désormais la politique extérieure de vingt-sept pays. Entre ces deux vies tient l'histoire d'un petit État balte qui a reconquis sa souveraineté en une génération, et dont Siim Kallas fut l'un des artisans les plus tenaces.
Né le 2 octobre 1948 à Tallinn, alors capitale d'une république soviétique, Kallas venait d'une famille où le souvenir de l'Estonie indépendante ne s'était jamais tout à fait éteint. Son grand-père maternel, Eduard Alver, avait été le premier chef de la police de la jeune République et commandant de la Ligue de défense dans les années 1920. Son père, Udo Kallas, était clarinettiste et saxophoniste. Lui choisit les chiffres. Diplômé avec mention de l'université de Tartu en finance et crédit, il entra dans l'appareil économique du régime, adhéra au Parti communiste de 1972 à 1990 et devint rédacteur en chef adjoint du grand quotidien Rahva Hääl. Rien, dans ce parcours d'apparatchik discret, ne laissait deviner le réformateur.
Le tournant vint en 1987. Avec trois autres intellectuels, Edgar Savisaar, Mikk Titma et Tiit Made, Kallas cosigna dans le journal Edasi une proposition restée célèbre sous l'acronyme IME, pour Isemajandav Eesti, « Estonie autogérée », un mot qui signifie aussi « miracle » en estonien. Le texte réclamait l'autonomie économique de la république au sein de l'URSS. Il agit comme une étincelle. Le président estonien Alar Karis a rappelé cette semaine que « l'époque de la Révolution chantante exigeait précisément ce genre de liberté de pensée et ce courage d'agir ». La Révolution chantante allait, quatre ans plus tard, rendre à l'Estonie son indépendance.
L'œuvre de sa vie fut monétaire. Nommé gouverneur de la Banque d'Estonie, Eesti Pank, en 1991, Kallas prit un pari que beaucoup jugeaient téméraire : doter le pays d'une monnaie nationale sans attendre. Le 20 juin 1992, la couronne estonienne, la kroon, remplaça le rouble soviétique. La parité fut fixée à huit couronnes pour un deutsche mark, sous le régime rigide d'une caisse d'émission qui interdisait à l'État de faire tourner la planche à billets. La discipline fut brutale, mais elle offrit à l'Estonie une stabilité que ses voisins mirent des années à trouver. La kroon devint le symbole tangible d'une nation qui recommençait à exister.
La politique suivit naturellement. En 1994, Kallas fonda le Parti de la réforme, formation libérale qu'il présida longtemps et qui domine la vie estonienne depuis. Il fut ministre des Affaires étrangères de 1995 à 1996, ministre des Finances de 1999 à 2002, puis Premier ministre de janvier 2002 à avril 2003, à la tête d'une coalition brève mais qui prépara l'entrée du pays dans l'Union européenne et l'OTAN.
Bruxelles fut sa seconde carrière. De 2004 à 2014, il siégea comme commissaire européen et vice-président de la Commission sous les deux mandats de José Manuel Barroso, d'abord chargé des affaires administratives, de l'audit et de la lutte antifraude, puis des transports. Estonien de la première heure du grand élargissement de 2004, il incarnait cette génération d'Europe centrale et orientale pour qui l'intégration européenne n'était pas une abstraction bureaucratique mais l'aboutissement d'un combat. Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, a salué « le courage qu'il fallut pour construire l'État et introduire notre propre monnaie au début des années 1990, et la conviction tranquille qu'il apporta ensuite à Bruxelles ».
Le retour au pays fut plus modeste. Candidat malheureux à la présidence en 2016, il fut maire de la commune de Viimsi de 2017 à 2019, puis député au Riigikogu de 2019 jusqu'à sa démission en septembre 2024, l'année même où sa fille quittait le poste de Premier ministre pour prendre en main la diplomatie européenne. On découvrait alors une autre facette de l'homme austère des politiques monétaires : pendant treize ans, Kallas avait animé à la radio estonienne un jeu de questions culturelles, le Mnemoturniir, et il passait pour un lecteur insatiable. Le Premier ministre Kristen Michal l'a décrit cette semaine comme « un modèle pour beaucoup au Parti de la réforme », un homme « enjoué, cultivé ». En juin, deux mois avant sa mort, il avait publié un dernier livre, Torupill ja nuga, « La cornemuse et le couteau ».
Reste une ironie que Kallas, économiste jusqu'au bout, aurait sans doute goûtée. La couronne qu'il avait fait naître en 1992 n'a pas survécu à l'Europe qu'il a contribué à bâtir : le 1er janvier 2011, l'Estonie a adopté l'euro et retiré la kroon de la circulation. Il était alors vice-président de la Commission européenne, à Bruxelles. La monnaie de son indépendance s'était dissoute dans l'union de son continent. Il n'y vit jamais une défaite.