En février 2002, à quelques semaines du premier tour, l'équipe du président sortant dévoile la formule qui va habiller ses affiches : « La France en grand, la France ensemble ». Sept mots, deux temps, une virgule qui sépare et relie. Le candidat Chirac, qui brigue un second mandat après sept ans à l'Élysée, ne choisit pas un mot d'ordre de combat. Il choisit une respiration.
Tout, dans cette phrase, tient à l'équilibre de ses deux membres. « La France en grand » convoque la stature, l'ambition, le rang du pays dans le monde, un vocabulaire de hauteur qui renvoie discrètement à l'héritage gaullien et à l'idée que la France a une grandeur à défendre. « La France ensemble » répond sur un autre registre, celui du rassemblement, de l'unité, de la cohésion d'un pays que l'on sent fracturé. Le premier terme regarde vers le haut, le second vers le collectif. Entre les deux, le candidat installe une image de lui-même : celle d'un président qui n'est plus tout à fait un homme de parti, mais un arbitre, une figure au-dessus de la mêlée. Le choix stratégique est limpide. Chirac est le sortant ; il refuse de se battre sur le terrain des mesures et des chiffres, préférant celui de la posture présidentielle. Le message adressé aux électeurs mêle deux promesses rarement associées : l'ambition et la réassurance, la France qui vise haut et la France qui se tient ensemble. À un pays inquiet, la formule murmure qu'il peut être à la fois fier et apaisé.
La genèse du slogan raconte cette bataille des registres. La formule chiraquienne fait écho, presque en miroir, à la musique de la gauche, qui décline alors une France « ensemble » et une France « en mieux ». Face au « mieux » socialiste, qui promet l'amélioration et la réparation, le camp du président oppose le « grand », qui joue la grandeur et l'élévation. Le décalage d'un seul mot dessine deux visions : corriger le pays ou le hisser. La phrase n'est pas signée d'un publicitaire vedette ni brandie comme une trouvaille d'agence ; elle sort de l'entourage de campagne, façonnée pour épouser le personnage plutôt que pour le transformer. L'affiche qui la porte prolonge exactement cette intention. On y voit Jacques Chirac en plein bain de foule, le sourire large, la main levée pour saluer, entouré de visages tournés vers lui. La scène évoque moins un meeting qu'un retour triomphal — celle de l'équipe de France remontant les Champs-Élysées, cette chaleur populaire que le candidat cultive depuis des décennies. Les codes visuels servent la formule au mot près : la foule donne chair au « ensemble », le sourire dit la proximité et la confiance, la tonalité bleutée pose la sérénité présidentielle. Là où d'autres affiches cherchent la rupture, celle-ci mise tout sur le capital de sympathie d'un homme que les Français connaissent par cœur.
Sur le terrain, le slogan vit une campagne étrange. Les commentateurs le jugent lisse, presque trop consensuel : une formule qui embrasse si large qu'elle finit par ne rien trancher, reproche classique adressé aux mots d'ordre des sortants. Pendant que l'affiche promet la grandeur et le rassemblement, le débat réel se joue ailleurs, sur l'insécurité et la lassitude d'un pays. Puis vient le 21 avril. Le séisme du premier tour, qui propulse Jean-Marie Le Pen au second tour et élimine le Premier ministre socialiste, fait basculer le sens même du slogan. Le « ensemble » que Chirac avait choisi comme argument de séduction devient, du jour au lendemain, une injonction collective : la France se rassemble, mais contre l'extrême droite, dans l'urgence du front républicain, et non par adhésion à la formule. L'ironie ne s'arrête pas là. Le président sortant traîne alors une réputation entamée par les affaires, moqué par les marionnettes télévisées et poursuivi par le soupçon. La mobilisation de l'entre-deux-tours accouche d'un mot d'ordre dévastateur, promis aux manifestations et aux tracts : « votez escroc, pas facho ». Le rassemblement rêvé par l'affiche se réalise, mais sous la forme d'un ralliement contraint, la pince sur le nez. Le slogan officiel est englouti par un contre-slogan que personne, dans l'entourage du candidat, n'avait imaginé.
De cette postérité paradoxale, il reste peu de la phrase elle-même. « La France en grand, la France ensemble » n'a pas gagné la mémoire collective comme la « force tranquille » de 1981 : on l'a oubliée presque aussitôt, avalée par l'événement qui l'entourait. Ce que le pays a retenu, ce n'est pas les sept mots, mais leur accomplissement inattendu — un « ensemble » poussé à un degré qu'aucun communicant n'aurait osé promettre, celui d'une nation réunie de gré ou de force derrière un candidat pour barrer la route à un autre. Le slogan survit surtout comme une curiosité, l'exemple d'une formule consensuelle rattrapée par une élection qui ne l'était pas. La grandeur affichée et l'unité proclamée ont bel et bien eu lieu, mais autrement, dans un moment que la campagne n'avait ni prévu ni voulu.
Au soir du 21 avril 2002, Jacques Chirac arrive en tête du premier tour avec 19,88 % des voix, un score historiquement bas pour un vainqueur, mais suffisant pour le qualifier. Face à lui au second tour, non pas Lionel Jospin, mais Jean-Marie Le Pen. Le 5 mai, porté par le front républicain, le président sortant est réélu avec 82,21 % des suffrages, contre 17,79 % à son adversaire. La France, ce jour-là, aura été « ensemble » comme jamais — bien au-delà de ce que promettait l'affiche.