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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 2022 - Nathalie Arthaud : "Le camp des travailleurs"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

Pendant que ses concurrents rivalisent de formules qui promettent de réunir tous les Français, Nathalie Arthaud fait le choix inverse. Sur ses affiches, en 2022, quatre mots tracent une frontière : « Le camp des travailleurs ». La candidate de Lutte ouvrière ne cherche pas à rassembler le pays. Elle le divise, sciemment, en deux.

Le slogan est une déclaration d'appartenance avant d'être un appel à voter. Il dit qu'il existe deux camps, et un seul qui compte : celui de ceux qui travaillent, face à celui qui possède. Là où la grammaire présidentielle habituelle parle de « la France », d'« ensemble », de « tous », Arthaud refuse le mot « national » et lui préfère le mot « classe ». Le message adressé aux électeurs est d'une clarté frontale : je ne représente pas l'intérêt général, cette fiction, mais un intérêt précis, celui des salariés, des ouvriers, des précaires, contre celui des Bolloré et des Bouygues. Le choix stratégique découle d'une conviction ancienne de son mouvement : une présidentielle ne se gagne pas, elle se saisit comme une tribune. Le « camp » n'est donc pas une posture de conquête, mais une ligne de démarcation. Voter Arthaud, dans cette logique, ce n'est pas espérer l'Élysée, c'est se compter, affirmer qu'on appartient à un bord et qu'on refuse de se fondre dans le grand tout consensuel des autres candidatures.

La genèse de la formule ne doit rien au marketing politique, et c'est un point d'honneur. Lutte ouvrière n'a ni publicitaire, ni agence, ni conseiller en image ; le slogan sort d'une tradition militante qui se transmet de campagne en campagne. Nathalie Arthaud hérite directement du verbe d'Arlette Laguiller, sa devancière, dont le fameux « Travailleuses, travailleurs » ouvrait chaque intervention depuis les années 1970. Le « camp des travailleurs » est une signature de maison, réutilisée d'élection en élection avec de menues variations, comme un refrain que le parti refuse d'abandonner alors que tous les autres changent de mots à chaque scrutin. L'affiche prolonge ce parti pris d'immuabilité. Le fond rouge, couleur du mouvement ouvrier depuis plus d'un siècle, s'impose au premier regard ; le portrait de la candidate est sobre, sans retouche spectaculaire ni décor étudié ; la typographie est franche, presque austère. Rien n'y accroche l'œil comme une publicité ; tout y revendique la continuité et le refus des codes de la communication moderne. L'esthétique elle-même est un argument : dans un paysage saturé d'images léchées, la simplicité militante affiche une fidélité, celle d'un camp qui ne se vend pas.

Sur le terrain, le slogan vit la campagne discrète des candidatures de témoignage. Pour seulement figurer sur les affiches, il aura d'abord fallu courir après les parrainages, en allant à la rencontre de milliers de maires à travers le pays, souvent des élus proches du monde du travail. Dans ses meetings, à Paris comme à Orléans, Nathalie Arthaud martèle le concret du camp qu'elle dit représenter : les suppressions de postes chez Renault, à La Poste, chez Safran, la dégradation des conditions dans les hôpitaux. La réception médiatique, elle, oscille entre la déférence polie et l'indifférence. Le slogan ne subit guère de satire ni de détournement — sort réservé aux formules qui menacent — mais quelque chose de plus dur pour une candidate : le relatif silence. On la classe volontiers parmi les candidatures folkloriques, on lui accorde ses minutes réglementaires d'antenne, on souligne l'écart entre l'ambition du mot « camp », qui suppose une armée, et la modestie de ses scores. Le mot martial se heurte à une réalité arithmétique. Le camp existe dans le discours ; dans les urnes, il peine à se compter.

La postérité du slogan tient précisément à ce qu'il n'est pas propre à 2022. « Le camp des travailleurs » n'est pas un cri de campagne qui naît puis s'éteint ; c'est une empreinte qui traverse les décennies. Arlette Laguiller le portait déjà, presque mot pour mot, à la fin des années 1980 ; il revient, décliné, à chaque présidentielle de Lutte ouvrière. Là réside sa singularité dans la mémoire politique : quand la plupart des slogans se démodent avec l'élection qui les a vus naître, celui-ci se distingue par son entêtement. Il n'a jamais cherché à entrer dans la culture populaire, encore moins à devenir une formule que l'on cite ; il vise l'inverse, la permanence, la répétition assumée d'un même message pendant que le reste du monde politique se réinvente. Sa trace n'est pas celle d'une phrase devenue célèbre, mais celle d'une constance rare, presque anachronique, qui fait de lui le marqueur d'un courant fidèle à sa langue.

Au soir du premier tour, le 10 avril 2022, Nathalie Arthaud recueille 0,56 % des suffrages, le score le plus faible des douze candidats, en dernière position. La candidate de Lutte ouvrière n'accède évidemment pas au second tour. Son camp, ce jour-là, aura rassemblé un peu plus de 197 000 voix — assez pour tenir la ligne, pas pour la faire compter.