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Présidentielle 2007 - Ségolène Royal : "La France présidente"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

À quatre semaines du premier tour, le 24 mars 2007, Ségolène Royal change de slogan pour la troisième fois. Exit « Pour que ça change fort », exit « Plus juste, la France sera plus forte », dévoilé quelques semaines plus tôt à Villepinte. La candidate socialiste adopte deux mots que l'on n'avait jamais accolés de cette manière : « La France présidente ». La formule intrigue autant qu'elle séduit, et c'est précisément ce qu'on lui reprochera.

Le slogan repose sur une double lecture, et c'est là toute son ambition. Au premier degré, « La France présidente » ne désigne pas la candidate mais le pays : ce sont les Français qui deviennent présidents, chacun invité à prendre son avenir en main, à devenir acteur du changement. La formule est l'héritière directe des débats participatifs que Royal a multipliés durant l'hiver, cette idée d'une démocratie où le pouvoir remonte du terrain plutôt que de descendre de l'Élysée. Au second degré, plus discret mais tout aussi calculé, un mot accroche l'oreille : « présidente », au féminin. L'accord grammatical avec le nom « France » offre un alibi impeccable, mais il souffle en même temps une évidence historique — une femme peut occuper la fonction suprême, et cette femme, c'est elle. Le message adressé aux électeurs superpose donc l'appel citoyen et la promesse d'une première. À cela s'ajoute une manœuvre stratégique assumée : en plaçant « la France » au cœur de sa formule, Royal entend reconquérir les symboles nationaux, le drapeau, l'idée de nation, que la campagne laissait glisser vers la droite de Nicolas Sarkozy. La veille de l'annonce, elle appelait déjà à ce que le tricolore trône dans chaque foyer.

La genèse de la formule tient plus de la trouvaille que de l'atelier publicitaire. Selon Jean-Louis Bianco, l'un des directeurs de sa campagne, Royal a rencontré l'expression au fil des débats participatifs, où elle serait remontée du public avant d'être adoptée ; il insiste sur l'absence de calcul, sur une phrase qui « résume la société en mouvement ». L'affiche officielle, présentée le 30 mars par Jack Lang et tirée à 400 000 exemplaires, tranche avec les codes habituels de la gauche. Pas de rouge militant, pas de foule : un grand portrait de la candidate en noir et blanc, le visage au premier plan, accompagné du seul mot « le changement ». Le choix du monochrome n'est pas neutre. Il éloigne l'image des couleurs partisanes, il confère au portrait une gravité presque intemporelle, il concentre le regard sur les traits et l'expression plutôt que sur un décor ou un symbole. Là où la tradition socialiste jouait le rouge et le poing, Royal mise sur l'épure, une photographie qui veut ressembler à un portrait d'auteur davantage qu'à une réclame électorale. Le visuel dit la modernité et la singularité ; il dit aussi, en creux, une candidate qui cherche à imposer une image neuve.

Sur le terrain, le slogan devient vite un révélateur des difficultés de la campagne. Changer de mot d'ordre à un mois du scrutin, après en avoir déjà usé deux, s'interprète mal : les commentateurs y lisent le signe d'une candidature qui se cherche, hésite, tâtonne au pire moment. L'ambiguïté grammaticale, censée être une richesse, se retourne en faiblesse. Si c'est la France qui est présidente, où est passée Ségolène Royal ? La formule, à force de vouloir tout dire — la participation citoyenne, la féminisation de la fonction, la reconquête du drapeau —, brouille la seule chose qu'un slogan de fin de campagne devrait clarifier : qui l'on met dans l'urne. Les adversaires et une partie de la presse s'engouffrent dans cette confusion syntaxique, moquant une phrase que l'on doit expliquer pour la comprendre. Un slogan qui a besoin d'un mode d'emploi a déjà perdu une part de sa force. Au lieu d'ancrer la candidate, « La France présidente » alimente le procès d'une campagne jugée flottante.

La postérité de la formule est à l'image de sa complexité. Elle n'est pas entrée dans la mémoire collective comme une phrase gagnante que l'on cite, à la manière des grands slogans devenus proverbes. Ce qu'elle a laissé, c'est autre chose : le souvenir d'un moment, celui d'une candidature historique portée par une femme, et d'une expérience politique, la démocratie participative, qui marqua brièvement les esprits avant de refluer. Le mot « présidente », féminisé sur une affiche nationale, a pris une valeur qui dépasse le scrutin : il a normalisé, dans le langage courant de la politique, l'idée que la fonction puisse se conjuguer au féminin. Les manuels de communication, eux, retiennent surtout « La France présidente » comme un cas d'école — celui d'un slogan trop intelligent, qui a voulu porter trois messages à la fois et n'en a imposé aucun avec netteté. Ambitieux et brouillé, séduisant et instable, il résume à lui seul une campagne qui promettait le changement sans toujours trouver ses mots.

Au soir du premier tour, le 22 avril 2007, Ségolène Royal recueille 25,87 % des suffrages et se qualifie en deuxième position, derrière Nicolas Sarkozy. Le 6 mai, au second tour, elle est battue avec 46,94 % des voix contre 53,06 % à son adversaire. Elle n'entrera pas à l'Élysée, mais restera la première femme à avoir atteint le second tour d'une présidentielle française — une France qui, faute d'être présidente, aura au moins vu une présidente possible.