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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1974 - François Mitterrand : "La seule idée de la droite est de garder le pouvoir. Mon premier projet est de vous le rendre."

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

Ce n'est pas un slogan, c'est un réquisitoire. Deux phrases, un point final au milieu, et une accusation qui claque : « La seule idée de la droite est de garder le pouvoir. Mon premier projet est de vous le rendre. » Là où la publicité électorale cherche d'ordinaire la formule courte que l'on retient d'un coup d'œil, François Mitterrand, candidat de la gauche unie en mai 1974, choisit une démonstration en règle. Le lecteur n'est pas séduit, il est convaincu.

La force de la formule tient à son architecture, une antithèse parfaitement équilibrée. La première phrase enferme l'adversaire dans une seule obsession : le pouvoir pour le pouvoir. Depuis 1958, la droite gouverne sans partage ; seize années plus tard, Mitterrand résume ce long règne à une pulsion de conservation, vidée de tout projet, réduite à l'instinct de garder ce qu'elle détient. La seconde phrase renverse la table. À l'appétit prêté à l'adversaire, le candidat oppose un geste inverse : rendre. Le verbe est décisif. Il pose que le pouvoir n'appartient pas à ceux qui l'exercent mais au peuple à qui on l'aurait confisqué, et que l'élection est l'occasion d'une restitution. Le mot « vous », placé à la charnière, désigne directement l'électeur et fait de lui le propriétaire légitime de ce que la droite retiendrait. Le message est d'une habileté redoutable : voter à gauche n'est pas un choix partisan, c'est une reprise de bien, la fin d'une dépossession. Mitterrand ne demande pas le pouvoir pour son camp, il promet de le remettre à ceux qui le lisent.

La formule naît d'une campagne éclair et d'une longue stratégie. Éclair, parce que la mort de Georges Pompidou, le 2 avril 1974, précipite le pays dans une présidentielle anticipée que personne n'avait préparée ; en quelques semaines, il faut une candidature, un programme, des mots. Longue, parce que Mitterrand n'improvise pas : porté par l'Union de la gauche et le Programme commun signé en 1972 avec les communistes et les radicaux de gauche, il incarne depuis des années l'idée d'une alternance possible. La phrase condense cette ambition de rassemblement en la déguisant en évidence démocratique. On est encore loin des campagnes léchées confiées aux grands publicitaires — la « force tranquille » et son affiche de village ne viendront qu'en 1981. En 1974, le verbe prime sur l'image. Cette formule appartient d'ailleurs à la profession de foi du premier tour, ce document que reçoivent les électeurs, davantage qu'à une grande affiche placardée ; le candidat se présentait par ailleurs sous la bannière sobre « Mitterrand Président », puis, au second tour, sous celle d'« un président pour tous les Français ». L'iconographie reste dépouillée, presque austère, centrée sur le visage et sur le texte. Le slogan lui-même fait office de visuel : ce sont les mots que l'on affiche, l'argument que l'on donne à lire.

L'épreuve de la campagne fut d'abord celle du duel. Arrivé largement en tête du premier tour, Mitterrand semblait tenir l'élection ; la formule de la restitution avait fait mouche, portée par l'élan d'une gauche enfin unie. Puis vint le face-à-face télévisé de l'entre-deux-tours, le 10 mai, resté dans les annales pour une réplique qui balaya la rhétorique du candidat de gauche. À Mitterrand qui se posait en porte-voix des humbles et en homme du cœur, Valéry Giscard d'Estaing rétorqua : « Vous n'avez pas le monopole du cœur. » En une phrase, l'adversaire retournait l'accusation : la générosité, la proximité, le souci du peuple n'étaient pas la propriété exclusive de la gauche. Le « vous » que Mitterrand avait patiemment cultivé, ce peuple qu'il disait vouloir réhabiliter, Giscard prétendait à son tour le représenter. La formule du candidat socialiste ne fut pas caricaturée ni détournée en dessin ; elle fut plus efficacement contrée, désamorcée par un rival qui refusait de se laisser enfermer dans le rôle du conservateur cramponné à son fauteuil. La bataille des mots, que Mitterrand pensait avoir gagnée, se rejoua en sa défaveur.

La postérité de la phrase est celle d'une promesse différée. Elle n'est pas entrée dans la mémoire collective au même rang que la réplique de Giscard, qui lui vola la vedette, ni que la « force tranquille » qui devait, sept ans plus tard, conduire son auteur à l'Élysée. Sa trace est plus souterraine. La formule de 1974 énonce déjà, presque mot pour mot, ce que Mitterrand accomplira en 1981 : rendre le pouvoir, opérer l'alternance, prouver qu'une gauche unie peut l'emporter dans les urnes. L'idée de restitution, ébauchée dans cette défaite d'une courte tête, deviendra le récit fondateur de sa victoire ultérieure. Ceux qui relisent aujourd'hui ce slogan y voient moins un mot d'ordre marquant qu'un premier jet, l'esquisse d'une conviction que le candidat malheureux de 1974 transformera en réalité au terme d'une patience de sept années.

Au soir du premier tour, le 5 mai 1974, François Mitterrand arrive en tête avec 43,25 % des suffrages, loin devant Valéry Giscard d'Estaing. Le 19 mai, au terme du scrutin présidentiel le plus serré de la Ve République, il est battu : 49,19 % des voix contre 50,81 % à son adversaire, un écart d'à peine plus de 400 000 voix. Le pouvoir qu'il promettait de rendre lui échappe pour un peu moins de deux points. Il faudra attendre 1981 pour qu'il tienne enfin parole.