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Présidentielle 2022 - Fabien Roussel : "La France des jours heureux"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

« Les Jours heureux » : c'est le nom que la Résistance avait donné, en mars 1944, au programme du Conseil national de la Résistance, celui qui fonda la Sécurité sociale, les retraites par répartition et le droit de vote des femmes. En 2022, Fabien Roussel exhume ces trois mots et les colle sur ses affiches. Le candidat communiste ne promet pas la lutte ni la révolution : il promet le bonheur.

Le slogan prend le contre-pied de toute une époque. Alors que la campagne baigne dans l'anxiété, le déclinisme et la peur du lendemain, « La France des jours heureux » fait le pari de l'optimisme et de la joie. Le message est explicite : la gauche, et singulièrement le communisme, peut cesser de parler seulement de misère, de combats et de souffrances pour offrir une promesse de vie meilleure. Roussel veut « ré-enchanter le monde », opposer l'espoir au repli, le bonheur au ressentiment. Derrière la formule affleure une conviction de fond : les grandes conquêtes sociales ne furent pas arrachées dans la tristesse mais au nom d'un avenir désirable, et il s'agit de renouer avec cet horizon. Le choix stratégique est tout aussi limpide. En misant sur les « jours heureux », le candidat cherche à se distinguer de Jean-Luc Mélenchon, à réaffirmer une identité communiste propre après des années d'effacement, et à parler à un électorat populaire lassé des discours qui n'annoncent que des catastrophes. Le slogan ne mobilise pas contre quelque chose ; il invite à espérer.

La genèse de la formule est un acte de mémoire. En reprenant « Les Jours heureux », Roussel s'inscrit sciemment dans la filiation de la Résistance et du Front populaire, convoquant les grandes heures où la gauche transforma le pays. Il ne s'agit pas d'une trouvaille de publicitaire mais d'une citation historique assumée, une manière de draper sa candidature dans l'héritage le plus consensuel du mouvement social français. L'affiche prolonge cette intention avec un choix chromatique remarqué : le pourpre, un rouge chaleureux et profond qui s'écarte du rouge vif traditionnel du Parti communiste. Le candidat y apparaît souriant, à rebours de l'iconographie militante et grave d'autrefois. En dévoilant son visuel, Roussel résume son ambition d'une phrase : « reprendre le pouvoir à la finance et proposer aux Français de construire ensemble la France des jours heureux ». Le sourire, la couleur douce, la référence lumineuse à 1944 composent une identité visuelle qui veut respirer la bonne humeur plus que la colère, l'invitation plus que la dénonciation.

L'épreuve de la campagne se joua, pour une large part, à l'intérieur même de la gauche. La promesse de bonheur de Roussel s'incarna dans une défense assumée des plaisirs populaires — le bon vin, la bonne viande, le bon fromage, la chasse —, érigés en éléments d'un art de vivre à la française. Cette stratégie du contre-pied lui offrit une visibilité inédite, mais déclencha une polémique nourrie. Une partie de la gauche, écologiste et soucieuse de sobriété, lui reprocha une apologie de la surconsommation, un déni des enjeux climatiques, une caricature virile et datée du bonheur ouvrier. Les « jours heureux » devinrent, chez ses détracteurs, le symbole d'un communisme de la côte de bœuf, sommé de se justifier sur le steak-frites plutôt que sur les retraites. Le slogan lui-même ne fut pas tant détourné par ses adversaires de droite que contesté par ses voisins de camp, chacun s'emparant de la formule pour la remplir de sens contradictoires. Roussel, lui, tint bon, revendiquant jusqu'au bout le droit au bonheur, au travail comme en vacances, et l'accès de tous aux congés.

La postérité de la formule dépasse le score modeste qui la sanctionna. « La France des jours heureux » a rappelé au pays, le temps d'une campagne, l'existence et le contenu du programme de la Résistance, réactivant une mémoire sociale que beaucoup ignoraient. Elle a surtout collé durablement à Fabien Roussel, devenant sa signature politique bien au-delà du scrutin de 2022 : reconduit à la tête du Parti communiste en 2026, il se projetait de nouveau vers l'échéance présidentielle suivante sous la même bannière optimiste. Le slogan marque aussi le retour du Parti communiste dans la course à l'Élysée après quinze ans d'absence, et il a posé à la gauche une question qui lui survivra : faut-il promettre le bonheur ou dénoncer le malheur ? En choisissant la joie plutôt que la plainte, Roussel aura laissé une formule dont on discute encore la portée, entre nostalgie d'un âge d'or social et pari sur un avenir désirable.

Au soir du premier tour, le 10 avril 2022, Fabien Roussel recueille 2,28 % des suffrages et se classe huitième. Premier candidat présenté par le Parti communiste depuis quinze ans, il n'accède pas au second tour, mais salue le « message d'espoir » adressé, selon lui, par ses électeurs. Les jours heureux, cette fois encore, restaient à venir.