DERNIÈRES ACTUALITÉS

MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 2012 - Eva Joly : "L'écologie, le vrai changement"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

En 2012, tout le monde promet le changement. François Hollande en a fait sa devise — « Le changement, c'est maintenant » — et s'apprête à chasser Nicolas Sarkozy de l'Élysée sur ce seul mot. C'est là qu'Eva Joly glisse un adjectif qui vaut réquisitoire : « L'écologie, le vrai changement ». Un mot, « vrai », et tout bascule. Car s'il existe un vrai changement, c'est qu'il en existe un faux.

Le slogan est une correction adressée à un allié. « Vrai » ne qualifie pas seulement l'écologie ; il disqualifie, en creux, le changement que promet le candidat socialiste. Le message est double : d'un côté, l'affirmation que seule l'écologie offre une transformation authentique, un bouleversement de civilisation — sortie du nucléaire, million d'emplois verts, guerre à la corruption et aux paradis fiscaux — et non une simple alternance entre programmes voisins ; de l'autre, l'accusation implicite que l'alternance socialiste ne changerait, au fond, pas grand-chose. Le choix stratégique répond à une angoisse précise, celle du « vote utile ». Dans une présidentielle promise à un duel Hollande-Sarkozy, les petites candidatures redoutent d'être écrasées ; Joly cherche à exister en plantant un drapeau distinct, à prouver que l'écologie n'est pas un supplément d'âme de la gauche mais une rupture à part entière. Le slogan ne demande pas de rejoindre un camp : il prétend en incarner un plus radical, plus sincère, plus nécessaire.

La genèse de la formule est celle d'une candidature déjà fragile. Eva Joly a remporté la primaire d'Europe Écologie-Les Verts à l'été 2011 face à Nicolas Hulot, mais sur une ligne étroite et une victoire disputée. L'affiche, dévoilée début avril 2012, mise tout sur un symbole devenu la marque de fabrique de la candidate : ses lunettes. L'ancienne juge d'instruction y apparaît souriante, le regard encadré de montures d'un vert franc — elle qui les portait rouges auparavant, les avait troquées contre la couleur de son parti. L'idée est limpide : faire du visage même de la candidate un logo, incarner l'écologie sur un nez plutôt que sur une profession de foi. Le slogan, décliné dans les mêmes teintes végétales, complète ce dispositif où la personne et la cause se confondent. Le pari graphique était habile ; il allait pourtant se retourner, la partie visible de la candidate finissant par éclipser tout le reste.

L'épreuve de la campagne fut d'une rare dureté. Les fameuses lunettes vertes et l'accent franco-norvégien de la candidate devinrent les cibles favorites des humoristes et des imitateurs, au point de la réduire à une silhouette — une paire de montures et une intonation — plutôt qu'à un projet. Les moqueries sur la forme étouffèrent le fond. À l'intérieur même d'Europe Écologie-Les Verts, la campagne fut minée par les réserves des cadres et par le soutien tiède de Nicolas Hulot, le rival malheureux de la primaire. Surtout, l'accord électoral passé entre les écologistes et le Parti socialiste, qui garantissait à EELV des sièges aux législatives, plaçait Joly dans une position intenable : elle attaquait François Hollande sur le nucléaire et le réacteur de Flamanville, quand son propre parti avait scellé une alliance avec lui. Le « vrai changement » sonnait dès lors comme une promesse contredite par les faits, une déclaration d'indépendance émise par une candidate dont le mouvement s'était déjà rangé. À mesure que les sondages fondaient — de quelque 6 % après la primaire à moins de 3 % au seuil du scrutin —, le mot « vrai » paraissait de plus en plus démenti par les urnes annoncées.

La postérité de la formule est mince, et c'est l'image qui a tout emporté sur les mots. On a oublié « L'écologie, le vrai changement » ; on se souvient des lunettes vertes et d'un score qui restera comme l'un des plus bas jamais atteints par l'écologie à une présidentielle, en deçà des candidatures vertes précédentes. Le slogan est devenu, pour les stratèges, l'illustration d'un double écueil : celui de la formule comparative, qui remet l'initiative au rival qu'elle prétend corriger, et celui d'une candidature autonome étouffée par l'alliance de son propre camp. La leçon hantera l'écologie politique française, condamnée à rejouer, scrutin après scrutin, le même dilemme entre l'indépendance et le ralliement. Quant au « vrai changement », il eut bien lieu en 2012 — mais sous une autre bannière que celle qui l'avait revendiqué.

Au soir du premier tour, le 22 avril 2012, Eva Joly recueille 2,31 % des suffrages et se classe sixième sur dix candidats. Éliminée, elle appelle à voter pour François Hollande, élu le 6 mai. Le changement qu'elle disait seul véritable s'accomplit sans elle, porté par celui-là même dont elle avait contesté la sincérité.