DERNIÈRES ACTUALITÉS

ISLANDE - ELECTION A VENIR

Islande : la pêche contre l'Europe

ISLANDE - ELECTION A VENIR Source : EPOC - création IA

De Reykjavik aux consulats islandais de l'étranger, les bulletins s'accumulent déjà dans les urnes du vote anticipé, ouvert dès le 27 juillet. Le scrutin officiel n'aura lieu que le samedi 29 août, mais la question posée aux quelque 260 000 électeurs islandais tient en une phrase : « L'Islande doit-elle rouvrir des négociations d'adhésion à l'Union européenne ? » Un « oui » ou un « nei », et rien d'autre. Derrière cette formulation minimaliste se joue le premier vote populaire sur l'Europe qu'ait connu la petite république nordique depuis le naufrage de sa première tentative, il y a plus de dix ans.

Le pays est coupé en deux. Le dernier sondage d'ampleur, réalisé mi-juin par l'institut Maskina pour le quotidien DV, créditait le camp du « oui » de 53,1 % contre 46,9 % pour le « non » — un écart que la presse islandaise qualifie de « courte tête ». Les enquêtes publiées depuis dessinent une course au coude-à-coude, chaque camp revendiquant l'élan. Rien n'est joué, et personne à Reykjavik ne s'aventure à pronostiquer le résultat de samedi.

La Première ministre Kristrun Frostadottir, cheffe de l'Alliance sociale-démocrate, a fait de ce référendum l'un des engagements centraux de la coalition arrivée au pouvoir après les législatives de 2024. Elle en a aussi posé l'enjeu sans détour : un « non », a-t-elle prévenu, refermerait pour longtemps le dossier européen. La cheffe du gouvernement a répété que le vote ne portait pas sur l'adhésion elle-même, mais sur le seul droit de reprendre les pourparlers avec Bruxelles — une distinction juridique qu'elle martèle d'autant plus que ses adversaires s'emploient à la brouiller. À ses côtés, la ministre des Affaires étrangères Thorgerdur Katrin Gunnarsdottir, figure de proue du parti libéral Vidreisn, incarne l'aile la plus résolument pro-européenne de l'exécutif.

Face à eux, le Parti de l'indépendance, principale formation conservatrice du pays, mène la campagne du refus. Sa présidente, Gudrun Hafsteinsdottir, a fait de la souveraineté halieutique son argument de bataille. La crainte est ancienne et profonde : la politique commune de la pêche de l'Union imposerait à Reykjavik de partager la gestion de ses eaux, alors que la pêche demeure l'un des piliers de l'économie insulaire et une part de son identité nationale. Les opposants brandissent aussi la couronne islandaise, dont la souplesse, disent-ils, a permis au pays d'amortir ses crises passées en laissant filer sa monnaie plutôt que ses emplois. Adopter un jour l'euro reviendrait, selon eux, à céder ce levier à la Banque centrale européenne. Ils dénoncent enfin une concentration du pouvoir à Bruxelles sans garantie de sécurité en retour.

Les partisans du rapprochement retournent chacun de ces arguments. Face à une inflation persistante et à un coût de la vie parmi les plus élevés d'Europe, l'euro représenterait selon eux une ancre de stabilité pour un marché de moins de 400 000 habitants. Une adhésion offrirait à l'Islande un poids collectif dans ses échanges avec de grandes puissances commerciales, à l'heure où le pays se sent exposé. Car c'est bien la géopolitique qui a précipité le calendrier. Les droits de douane décidés par l'administration américaine sur plusieurs produits islandais, et surtout les velléités affichées par Donald Trump sur le Groenland voisin, ont réveillé chez une partie de l'opinion le sentiment d'une vulnérabilité stratégique. Dans un Atlantique Nord redevenu terrain de rivalités, l'ancrage européen n'est plus seulement une affaire d'économie.

L'histoire pèse sur ce scrutin. L'Islande avait déposé sa candidature en juillet 2009, dans les décombres de la faillite bancaire qui avait ruiné le pays un an plus tôt. Les négociations, engagées sous un gouvernement social-démocrate, s'étaient enlisées dès 2013, précisément sur la question de la pêche, avant qu'une coalition eurosceptique ne les suspende. En février 2014, la tentative de l'exécutif de retirer purement et simplement la candidature sans consulter les électeurs avait jeté des milliers de manifestants devant l'Althing, le Parlement de Reykjavik. De cette colère est née la promesse tenue aujourd'hui : plus jamais sans le peuple.

Il faut rappeler que le vote de samedi n'a qu'une valeur consultative, au titre de l'article 123 de la loi électorale de 2021. Aucune disposition n'oblige juridiquement le gouvernement à agir selon le verdict des urnes. Mais nul ne doute, sur l'île, du poids politique d'un résultat clair. Un « oui » ouvrirait la voie à au moins deux années de discussions techniques avec Bruxelles, au terme desquelles un accord d'adhésion serait, le cas échéant, soumis à un second référendum — sans doute autour de 2028. Un « non » renverrait le projet européen aux oubliettes pour une génération.

Bruxelles observe. Dans une Union en quête de récits d'élargissement, souvent tournée vers les Balkans occidentaux ou l'Ukraine, la perspective d'accueillir une démocratie nordique stable, riche et déjà largement intégrée à l'espace économique européen a de quoi séduire. L'Islande applique déjà une large part de la législation communautaire par le biais de l'Espace économique européen et appartient à l'espace Schengen. L'essentiel du chemin réglementaire, en somme, serait déjà parcouru.

Reste la pêche, et reste la couronne. Les deux obstacles qui avaient fait échouer la première tentative sont exactement ceux qui divisent encore l'archipel. Les bureaux de vote fermeront samedi soir. Le portail officiel kosning.is égrènera les résultats. À Reykjavik, à quarante-huit heures du scrutin, aucun des deux camps ne se dit certain de l'emporter.