Le slogan ne claque pas, il converse. Là où l'on attend une formule brève, martelée, taillée pour l'affiche, Robert Hue déroule une phrase entière, presque parlée : « Cette fois, on va entendre votre refus de l'injustice, votre espoir de choix nouveaux ». Deux mots suffisent pourtant à en donner la clé — « cette fois » —, car ils supposent toutes les autres fois où l'on n'avait pas écouté. Y compris, peut-être, le Parti communiste lui-même.
Le sens de la formule tient dans un renversement de posture. Le PCF avait longtemps la réputation d'un parti qui enseigne, qui tranche, qui dit aux électeurs où est leur intérêt ; Robert Hue promet l'inverse — écouter. « On va entendre », avec ce « on » familier et inclusif, substitue la proximité au magistère, la conversation au mot d'ordre. La suite de la phrase place le citoyen au centre : ce ne sont pas les thèses du parti que l'on met en avant, mais « votre refus de l'injustice », « votre espoir de choix nouveaux ». Le possessif fait tout le travail, il retourne le projecteur du candidat vers l'électeur. Le message est celui d'un communisme qui a changé, qui s'ouvre, qui tend l'oreille au lieu de haranguer. Le choix stratégique est limpide : après la chute de l'URSS et les longues années de déclin, il s'agit de réhumaniser une image abîmée, d'élargir l'audience au-delà d'une base qui se réduit, et de dire aux Français que ce parti-là n'est plus celui qu'ils croyaient. La lourdeur même de la phrase, sa douceur bavarde, est un argument : elle refuse la brutalité du slogan d'autrefois.
La genèse de la formule est indissociable de ce que Hue appelait la « mutation ». Devenu secrétaire national du PCF en 1994, en rupture de style avec Georges Marchais, désigné candidat dès la fin de cette année-là, il théorise l'ouverture du parti dans un livre au titre programme, « Communisme : la mutation ». Le slogan de 1995 en est la traduction électorale : un communisme à visage humain, tourné vers l'écoute et le rassemblement des « progressistes ». L'homme lui-même incarne ce virage mieux que n'importe quelle affiche. Barbu, jovial, le rire facile et communicatif, Robert Hue compose un personnage de bon vivant chaleureux, l'exact contraire du dirigeant cassant et doctrinaire que la télévision avait connu. Son visage souriant, décliné sur les supports rouges traditionnels du parti, devient l'argument visuel central : on ne vend pas une doctrine, on présente un homme sympathique. Le communisme se fait accueillant, presque débonnaire, et le slogan-conversation prolonge à l'écrit ce que le sourire du candidat dit à l'image.
L'épreuve de la campagne révéla les deux tranchants de ce choix. La bonhomie de Hue fit merveille sur les plateaux : le candidat creva l'écran en communiste que l'on n'avait pas envie de détester, désamorçant les peurs anciennes par sa seule chaleur. Mais la formule, trop longue pour s'imprimer dans les mémoires, manquait du tranchant qui fait les slogans célèbres ; on retenait l'homme, pas la phrase. Le « cette fois, on va entendre » prêtait aussi le flanc à l'ironie : qui était ce « on » qui promettait enfin d'écouter, sinon un parti à qui l'on pouvait rappeler ses décennies de certitudes ? Les adversaires, et une partie de la gauche, dénoncèrent une mutation de façade, le même appareil sous des habits plus doux. La menace du vote utile, qui poussait l'électorat de gauche vers Lionel Jospin, pesait lourd sur une candidature de premier tour. Pourtant, la mécanique fonctionna à sa mesure : Hue gagna quelque 600 000 voix par rapport au score communiste de 1988, enrayant pour un temps l'érosion de son camp.
La postérité de la formule est celle d'un moment plus que d'une phrase. « Cette fois, on va entendre… » n'est pas devenu un proverbe politique — la formule était trop ample pour cela —, mais elle a fixé le souvenir d'une tentative : celle d'un Parti communiste cherchant à se réinventer par le sourire et l'écoute, à troquer le poing levé contre la main tendue. Le score de 1995 restera comme le dernier sursaut notable du PCF à une présidentielle, avant que le déclin ne reprenne son cours et que Hue lui-même ne s'effondre au scrutin suivant. Le registre inauguré, celui de l'empathie et de la parole donnée à l'électeur, annonçait d'autres slogans à venir, plus habiles à le condenser. Robert Hue, lui, aura laissé l'image d'un communiste que l'on écoutait volontiers, précisément parce qu'il promettait d'écouter.
Au soir du premier tour, le 23 avril 1995, Robert Hue recueille 8,64 % des suffrages et se classe cinquième, derrière Lionel Jospin (23,30 %), Jacques Chirac (20,84 %), Édouard Balladur (18,58 %) et Jean-Marie Le Pen (15,00 %). Éliminé, il appelle à voter pour le candidat socialiste. Le 7 mai, c'est pourtant Jacques Chirac qui l'emporte, avec 52,64 % des voix contre 47,36 % à Lionel Jospin. Le refus de l'injustice avait été entendu ; il n'avait pas suffi.