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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1965 - Charles de Gaulle : "Confiance à De Gaulle"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

L'homme du 18 juin ne fait pas campagne. En 1965, alors que la France élit pour la première fois son président au suffrage universel direct, Charles de Gaulle juge indigne de lui de solliciter des voix comme un candidat ordinaire. Il ne promet rien, ne débat de rien, ne descend pas dans l'arène. Il demande une seule chose, résumée par le slogan de ses partisans : « Confiance à De Gaulle ». Le pays, croit-il, n'a qu'à la lui accorder. Le pays va lui faire la surprise de la lui marchander.

Le slogan est moins un argument qu'une posture. « Confiance » ne se discute pas, ne se négocie pas : on l'accorde ou on la refuse. Le mot installe le Général bien au-dessus de la mêlée électorale, dans une relation directe et presque mystique entre l'homme providentiel et la nation. Il ne s'agit pas de comparer des programmes, mais de renouveler un pacte : celui qui a libéré la France, fondé la Ve République et incarné l'État depuis 1958 demande la reconduction de cette confiance historique. Le message adressé aux électeurs est d'une simplicité souveraine : je suis la France, faites-moi confiance comme vous me l'avez toujours faite. Le choix stratégique découle de cette conception plébiscitaire du pouvoir. De Gaulle refuse le jeu des candidats, considère que se vendre serait déchoir, et parie que sa seule stature suffira. Le slogan traduit cette hauteur : il n'implore pas un suffrage, il réclame un acte de foi. C'est là sa force et, on le verra, sa faiblesse.

La genèse de la campagne appartient à un moment charnière, celui de la première présidentielle de l'ère télévisée. L'imagerie gaulliste joue le registre patrimonial. L'affiche « Confiance à De Gaulle » respire le patriotisme et la symbolique du libérateur, celui qui a rendu au drapeau ses couleurs, une figure historique offerte à la reconnaissance du pays. À ses côtés, une autre affiche du camp gaulliste pousse l'allégorie plus loin encore : « J'ai sept ans, laissez-moi grandir », où la République prend les traits d'une petite fille de sept ans — l'âge exact des institutions de 1958 —, le Général n'y étant reconnaissable qu'à la manchette étoilée de son uniforme. Le message est limpide : ces institutions encore jeunes ont besoin de leur fondateur pour mûrir. Mais tandis que De Gaulle mise sur le symbole et la solennité, ses adversaires investissent l'outil neuf de la télévision. Le Général, dédaigneux, cède d'abord son temps d'antenne à ses ministres, refusant de s'abaisser à l'exercice. C'est une faute, et elle va coûter cher.

L'épreuve de la campagne fut un séisme pour l'orgueil du fondateur. Face à lui, deux hommes plus jeunes maîtrisent le nouveau langage : François Mitterrand, candidat unique de la gauche, et surtout Jean Lecanuet, centriste souriant et télégénique surnommé le « Kennedy français », qui crève l'écran. La confiance que De Gaulle croyait acquise ne tombe pas toute seule dans l'urne. Le 5 décembre, coup de tonnerre : le Général n'est pas élu au premier tour. Mis en ballottage, contraint à un second tour qu'il n'avait pas imaginé, il subit une humiliation politique retentissante — le libérateur obligé de repasser devant les électeurs comme un candidat quelconque. Le slogan altier se retourne contre lui : à force de réclamer la confiance de haut, il a oublié de la demander. Piqué au vif, De Gaulle ravale sa superbe. Entre les deux tours, il se prête enfin au jeu télévisé, accorde des entretiens vivants et humains, redescend parmi les mortels. Le sursaut fonctionne, mais la leçon est cinglante : même lui devra désormais séduire.

La postérité de l'épisode dépasse la formule elle-même. « Confiance à De Gaulle » reste comme le symbole d'une certaine conception du pouvoir — celle de l'homme providentiel qui sollicite un plébiscite plutôt qu'un vote, qui demande qu'on croie en lui plutôt qu'on le choisisse. Mais 1965 marque justement le moment où cette conception rencontre sa limite. En instaurant le suffrage universel direct, De Gaulle avait créé sans le vouloir un scrutin qui obligeait même le plus grand à faire campagne, à passer par la télévision, à conquérir sa légitimité au lieu de la présupposer. Le ballottage du Général est resté dans les mémoires comme l'acte de naissance de la campagne présidentielle moderne, celle où l'image, l'écran et la séduction s'imposent à tous, fondateurs compris. La confiance, désormais, ne se décrète plus ; elle se gagne.

Au soir du premier tour, le 5 décembre 1965, Charles de Gaulle arrive en tête avec 44,65 % des suffrages, devant François Mitterrand (31,72 %) et Jean Lecanuet (15,57 %), mais sans la majorité absolue qui lui aurait épargné un second tour. Le 19 décembre, il est réélu président de la République avec 55,20 % des voix contre 44,80 % à François Mitterrand. La confiance lui fut finalement accordée — mais il aura fallu, pour l'obtenir, qu'il consente à la demander.