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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 2002 - Jean-Marie Le Pen : "La France et les Français d'abord"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

Le soir du 21 avril 2002, la France apprend, sidérée, que Jean-Marie Le Pen s'est qualifié pour le second tour de la présidentielle. Derrière ce séisme, une formule que le chef du Front national brandit depuis près d'un quart de siècle, à peine retouchée d'un scrutin à l'autre : « La France et les Français d'abord ». Le slogan n'avait rien de nouveau. C'est le pays, ce soir-là, qui découvrit combien il avait pris.

Le sens de la formule tient dans un seul mot : « d'abord ». Il n'énonce pas une valeur, il pose une hiérarchie. La France et les Français passent avant — avant les étrangers, avant les immigrés, avant l'Europe, avant tout ce que le discours frontiste désigne comme extérieur ou menaçant. Le slogan est la traduction ramassée de la « préférence nationale », doctrine centrale du Front national qui entend réserver aux nationaux l'emploi, les aides, la priorité. Le message adressé aux électeurs est celui d'une communauté assiégée qu'il faudrait défendre : il y a « nous » et il y a « les autres », et l'ordre des mots dit l'ordre des priorités. La formule accole la nation et son peuple, le sol et le sang, dans une même revendication de passage prioritaire. Le choix stratégique est celui de la constance : depuis des décennies, Le Pen martèle la même thématique, l'immigration liée au chômage et à l'insécurité, et le slogan fonctionne comme une signature immuable, un cri de ralliement que sa répétition même a gravé dans les esprits.

La genèse de la formule remonte bien avant 2002. Elle apparaît dès les élections législatives de 1978, sur une affiche restée tristement célèbre : « 1 million de chômeurs, c'est 1 million d'immigrés de trop ! La France et les Français d'abord ». À mesure que le chômage grimpe, le chiffre est réactualisé — deux millions, trois millions —, mais la corrélation, elle, ne bouge pas : l'étranger y est présenté comme la cause du malheur national. La formule installe durablement la « préférence nationale » au cœur du logiciel frontiste. Ses adversaires lui reprochent une filiation lourde : l'écho du « La France aux Français » brandi par l'extrême droite xénophobe du siècle précédent, un héritage que le « d'abord » lepéniste prolongerait sous une forme à peine adoucie. Visuellement, la campagne mobilise les codes immuables du Front : la flamme tricolore, le bleu, la posture de tribun d'un Le Pen en meneur. En 2002, le slogan n'est pas une trouvaille mais un emblème ressorti, la marque de fabrique d'un homme qui n'a jamais varié.

L'épreuve de la campagne fut d'abord celle d'une sous-estimation générale, puis d'un rejet massif. Dans une élection marquée par l'obsession de l'insécurité, l'éparpillement de la gauche et une abstention élevée, la candidature de Le Pen fut longtemps traitée par le mépris ou l'indifférence. Le 21 avril changea tout. Une fois le choc encaissé, la formule « La France et les Français d'abord » devint le symbole de ce contre quoi la République tout entière se dressa. Entre les deux tours, le pays connut l'une des plus vastes mobilisations de son histoire récente : des manifestations quotidiennes rassemblant plus d'un million de personnes, des mots d'ordre nés dans l'urgence — « votez escroc, pas facho » —, l'appel de presque toute la classe politique à faire barrage. Jacques Chirac refusa le débat télévisé traditionnel, jugeant qu'on ne discute pas avec de telles idées. Le slogan de la préférence nationale se retrouva ainsi au centre d'un front républicain qui transforma le second tour en plébiscite contre lui.

La postérité de la formule est considérable, et sulfureuse. « La France et les Français d'abord » demeure l'un des slogans les plus durables et les plus discutés de la vie politique française, la matrice d'un discours que le Front national, puis le Rassemblement national, ont décliné sans relâche — la « préférence nationale » de Jean-Marie Le Pen devenant la « priorité nationale » de sa fille. La date même du 21 avril est passée dans la langue, désignant désormais tout séisme électoral, toute qualification-surprise. Lorsque Jean-Marie Le Pen est mort, le 7 janvier 2025, à l'âge de 96 ans, les nécrologies rappelèrent toutes cette soirée d'avril 2002 et ce slogan qui aura accompagné un demi-siècle de vie publique. La formule lui a survécu, comme lui survivent les débats qu'elle continue de soulever sur la place de l'étranger dans la communauté nationale — question que ces quatre mots, à eux seuls, résument et enveniment.

Au soir du premier tour, le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen crée la stupeur en se qualifiant pour le second tour avec 16,86 % des suffrages, devançant de peu le Premier ministre socialiste Lionel Jospin. Le 5 mai, face à Jacques Chirac et au sursaut républicain, il est très largement battu : 17,79 % des voix contre 82,21 % à son adversaire. Il n'aura jamais été aussi près du pouvoir, ni aussi seul face au pays rassemblé contre lui.