En 1988, Jacques Chirac est Premier ministre depuis deux ans, contraint de gouverner en cohabitation avec un président socialiste qu'il rêve de remplacer. Pour cette deuxième tentative présidentielle, après l'échec de 1981, il choisit un slogan de mouvement et d'élan : « Nous irons plus loin ensemble ». La formule dit l'énergie, la marche en avant, l'ambition collective. Elle aura le tort de se dresser, la même année, face à l'une des plus habiles opérations de communication de la Ve République — le « Génération Mitterrand » de son adversaire.
Le sens du slogan repose sur trois ressorts assemblés. « Nous » installe le collectif, le rassemblement, la communauté de destin entre le candidat et les Français. « Plus loin » promet le progrès, l'avancée, l'idée qu'on ne s'arrêtera pas en chemin et qu'un cap reste à franchir. « Ensemble » scelle l'union, cette antienne du rassemblement que presque tous les prétendants convoitent. Le message adressé aux électeurs est celui de la dynamique : avec Chirac, la France continuerait d'avancer, plus vite et plus loin, portée par l'énergie d'un homme d'action. Le choix stratégique s'appuie sur l'image même du candidat, l'hyperactif, le bâtisseur infatigable, l'homme qui remue et qui fait. Face à un François Mitterrand vieillissant et paternel, Chirac veut incarner le mouvement contre l'installation, l'avenir contre la sagesse. Le slogan est taillé pour cette opposition entre la vigueur et la lassitude.
La genèse de la formule s'inscrit dans une campagne difficile, menée depuis Matignon. Chirac porte le double fardeau d'un bilan de cohabitation à défendre et d'une droite divisée, puisque Raymond Barre lui dispute l'électorat modéré. Le slogan « Nous irons plus loin ensemble » accompagne une affiche classique de candidature présidentielle, sous la bannière « Chirac Président », dans les codes attendus de la droite de gouvernement. Mais la formule souffre d'un défaut de conception que la concurrence rend cruel. « Plus loin ensemble » joue sur le registre du rassemblement et de la continuité — précisément le terrain où Mitterrand, avec « La France unie » et l'imagerie tutélaire de « Génération Mitterrand », excelle et règne. Chirac attaque là où l'adversaire est le plus fort, et sa promesse d'aller « plus loin », venant d'un Premier ministre en exercice, sonne moins comme un nouvel horizon que comme la prolongation d'un mouvement déjà engagé. Le slogan manque de ce supplément d'âme qui grave une formule dans les mémoires.
L'épreuve de la campagne fut celle d'un candidat rattrapé par plusieurs handicaps. La droite éclatée entre Chirac et Barre affaiblissait sa dynamique de premier tour, tandis que la poussée du Front national de Jean-Marie Le Pen ponctionnait une partie de son électorat. Mais le coup le plus rude vint du débat télévisé de l'entre-deux-tours, resté célèbre pour la manière dont Mitterrand y domina son Premier ministre. À Chirac qui exigeait d'être traité d'égal à égal, le président opposa une réplique d'une condescendance assassine — « vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre » —, remettant chacun à sa place d'un seul trait. La promesse d'aller « plus loin ensemble » ne pesait plus lourd face à cette démonstration d'autorité tranquille. Le slogan de l'élan se heurtait à un pays qui préférait, cette fois encore, la sérénité paternelle du sortant à l'agitation du prétendant. L'énergie de Chirac séduisait moins qu'elle n'inquiétait.
La postérité de la formule est celle de l'oubli. « Nous irons plus loin ensemble » ne figure pas au panthéon des slogans mémorables ; on le cite, quand on le cite, parmi les mots d'ordre passe-partout, éclipsé par le coup de maître adverse de la même année. Il illustre une règle que la communication politique n'a cessé de vérifier : un slogan générique, si juste soit-il, ne résiste pas à une formule qui, en face, invente une image et raconte une histoire. La défaite de 1988 fut, pour Chirac, la seconde après celle de 1981, et la formule de l'élan resta comme le symbole d'une marche interrompue. Il faudrait attendre encore sept ans, et un tout autre slogan, pour que l'homme qui promettait d'aller « plus loin » atteigne enfin son but. En 1988, le « plus loin » s'arrêta au seuil de l'Élysée.
Au soir du premier tour, le 24 avril 1988, Jacques Chirac se qualifie en deuxième position avec 19,96 % des suffrages, loin derrière François Mitterrand (34,11 %), et devant Raymond Barre (16,54 %) et Jean-Marie Le Pen (14,38 %). Le 8 mai, il est battu au second tour avec 45,98 % des voix contre 54,02 % au président sortant. Il n'irait pas « plus loin » cette année-là ; il lui faudrait patienter jusqu'en 1995.