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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1969 - Alain Poher : "Un président pour tous les Français"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

Au printemps 1969, un inconnu occupe l'Élysée. Alain Poher, président du Sénat, assure l'intérim de la présidence de la République après la démission du général de Gaulle. En quelques semaines, ce sénateur discret et modéré devient l'homme le plus populaire de France. Quand il se décide à briguer le poste qu'il occupe par accident, il choisit une formule à son image, apaisante et rassembleuse : « Un président pour tous les Français ».

Le sens du slogan tient dans ce « tous ». Après une décennie de gaullisme jugé par ses adversaires trop personnel, trop clanique, et après les fractures de Mai 68, Poher promet un président qui ne serait le prisonnier d'aucun camp. Le message adressé aux électeurs est celui de la réconciliation : là où le pouvoir gaulliste aurait divisé, opposé, cadenassé l'État au profit d'une famille politique, lui gouvernerait pour la nation entière, avec modération et ouverture. La formule colle parfaitement à sa fonction du moment. Président du Sénat, chef de l'État par intérim, Poher incarne l'institution neutre, l'arbitre au-dessus des partis ; son slogan ne fait que prolonger cette posture d'homme du rassemblement. Le choix stratégique est limpide : capitaliser sur la popularité soudaine que l'intérim lui a value, agréger le centre, une partie de la gauche et tous les déçus du gaullisme, et se présenter en alternative douce à Georges Pompidou, l'héritier du Général. « Un président pour tous les Français » est le slogan de celui qui n'a pas de camp et en fait une vertu.

La genèse de la candidature doit tout à un concours de circonstances. Rien ne destinait ce démocrate-chrétien, résistant, européen convaincu, à viser l'Élysée : il y fut porté par le hasard institutionnel, l'intérim lui offrant une vitrine nationale inespérée et une cote de sympathie que les sondages, un temps, jugèrent presque menaçante pour Pompidou. Soutenu par les centristes, Poher bâtit une campagne à l'image de son personnage — sobre, modérée, sans éclat ni agressivité. Le visuel de sa candidature épouse cette retenue, celle d'un homme qui se présente en recours raisonnable plutôt qu'en tribun enflammé. La formule « Un président pour tous les Français » appartient d'ailleurs à cette famille de slogans rassembleurs si consensuels qu'ils traversent les époques et les camps ; d'autres, après lui, réemploieront des mots presque identiques. Chez Poher, elle n'était pas une trouvaille de communicant mais l'expression sincère d'un tempérament : celui d'un homme de conciliation, mal à l'aise dans l'affrontement.

L'épreuve de la campagne révéla les limites de cette douceur. La popularité de l'intérim s'effrita dès que Poher entra dans l'arène : le rassurant président par accident se montra pâle candidat face à la solidité de Pompidou, et son absence de base partisane solide, son inexpérience de la bataille nationale, apparurent au grand jour. Les gaullistes le dépeignirent en homme faible, indécis, nostalgique de la IVe République et de ses instabilités. Le coup fatal vint pourtant de la gauche. Éliminé de justesse au premier tour, le communiste Jacques Duclos refusa d'appeler à voter pour Poher au second, renvoyant dos à dos les deux finalistes d'une formule restée célèbre — « bonnet blanc et blanc bonnet ». Privé de l'électorat communiste, qui s'abstint massivement, le candidat du rassemblement se retrouva incapable de rassembler même tous les adversaires du gaullisme. Le « président pour tous les Français » ne fut pas, au bout du compte, le président d'assez de Français.

La postérité d'Alain Poher est celle d'une silhouette attachante plus que d'un slogan mémorable. « Un président pour tous les Français » n'est pas entré dans l'histoire des formules, tant il appartenait au fonds commun des mots d'ordre rassembleurs. Ce qui est resté, c'est le personnage : le « président furtif », l'homme de l'intérim — qu'il assura d'ailleurs une seconde fois, en 1974, à la mort de Pompidou —, le modéré emporté par les circonstances puis rendu à sa présidence du Sénat, qu'il occupa durant près d'un quart de siècle. Poher traversa cet épisode sans amertume, allant jusqu'à confier qu'une victoire en 1969 aurait été le pire qui pût lui arriver. Son slogan reste le témoignage d'un moment rare : celui où un homme sans ambition dévorante fut, quelques semaines, le recours d'un pays orphelin de son fondateur.

Au soir du premier tour, le 1er juin 1969, Alain Poher se qualifie en deuxième position avec 23,31 % des suffrages, loin derrière Georges Pompidou (44,47 %). Le 15 juin, au second tour marqué par une abstention massive, il est nettement battu : 41,79 % des voix contre 58,21 % à son adversaire. Il retourna au Sénat, dont il resta le président, ayant été pour tous les Français, le temps d'un printemps, un président que la plupart n'élurent pas.