Comment un socialiste peut-il promettre le changement après quatorze ans d'un président socialiste ? Tel est le paradoxe que Lionel Jospin doit résoudre en 1995, au terme de deux mandats de François Mitterrand. Sa réponse tient dans un adjectif : « Le président du vrai changement ». Non pas le changement, que tout le monde brandit, mais le vrai — l'authentique, le sincère, celui qui, cette fois, ne serait pas trahi.
Le sens du slogan repose tout entier sur ce mot, « vrai ». Il pose que les autres changements sont faux, ou usés, ou déjà déçus. À gauche, il prend acte de la lassitude d'une fin de règne, de ce que Jospin lui-même appelait pudiquement un « droit d'inventaire » sur l'héritage mitterrandien : oui, il faut changer, y compris de la manière dont la gauche a gouverné. À droite, il vise Jacques Chirac, qui fait lui aussi campagne sur la rupture, la « fracture sociale » et « la France pour tous » ; à ce changement-là, jugé opportuniste, Jospin oppose le sien, présenté comme le seul crédible. Le message adressé aux électeurs superpose la promesse de renouveau et une garantie de sincérité : je suis le changement en qui vous pouvez croire. Le choix stratégique est habile pour un candidat qui doit tout reconstruire. Après l'effondrement de la gauche aux législatives de 1993, il s'agit de restaurer la crédibilité socialiste en jouant la carte de l'honnêteté et du sérieux, deux vertus dont Jospin a fait sa marque. Le mot « président », placé en tête, ajoute l'aplomb : il ne se pose pas en candidat qui espère, mais en président qui s'annonce.
La genèse de la formule est celle d'une candidature née d'un vide. À l'automne 1994, Jacques Delors, donné largement favori, renonce à se présenter, laissant le Parti socialiste orphelin et sans champion évident. Jospin s'impose alors, l'emporte dans une désignation interne face à Henri Emmanuelli, et endosse une candidature que peu croyaient possible. Le slogan « Le président du vrai changement » traduit cette posture d'un homme qui doit convaincre qu'il incarne autre chose que le prolongement d'un cycle épuisé. Sa campagne mise sur l'image d'un homme intègre, rigoureux, presque austère, à mille lieues des artifices : l'affiche décline sobrement le candidat sous les couleurs de la gauche, sans esbroufe, en cohérence avec un personnage qui fait de la retenue une vertu. La formule et l'homme se répondent — le sérieux du ton, la promesse de vérité, le refus affiché de la démagogie.
L'épreuve de la campagne fut d'abord une divine surprise. Contre toute attente, Jospin arriva en tête du premier tour, ressuscitant une gauche que l'on croyait laminée et infligeant un camouflet aux pronostics. Le « vrai changement » avait pris, porté par la crédibilité personnelle du candidat et par la division de la droite entre Chirac et Édouard Balladur. Mais le paradoxe initial ne se laissa pas oublier : comment l'héritier d'une majorité au pouvoir depuis quatorze ans pouvait-il, jusqu'au bout, incarner la rupture ? Au second tour, Chirac sut mieux capter l'aspiration au renouveau, rassembler la droite et retourner à son profit le thème du changement. La sincérité de Jospin avait séduit sans suffire à convaincre. Le slogan promettait un président ; il fit un candidat respecté, mais battu.
La postérité de la formule est celle d'un tremplin plus que d'une phrase. « Le président du vrai changement » n'est pas resté dans les mémoires comme un mot d'ordre culte, mais la performance qu'il accompagna changea le destin de son auteur. La belle résistance du premier tour réinstalla Jospin en chef incontesté de la gauche, et le conduisit deux ans plus tard à Matignon, Premier ministre de la « gauche plurielle » après la dissolution ratée de Chirac en 1997. Le slogan appartient aussi à la longue lignée des formules bâties sur le « changement », ce mot que chaque camp se dispute d'élection en élection, et à laquelle Jospin lui-même ajouterait un nouveau chapitre en 2002 avec « Présider autrement ». Le « vrai changement » de 1995 fut, en somme, la première marche d'une ascension qui mènerait cet homme discret au pouvoir — par une autre porte que celle de l'Élysée.
Au soir du premier tour, le 23 avril 1995, Lionel Jospin crée la surprise en arrivant en tête avec 23,30 % des suffrages, devant Jacques Chirac (20,84 %) et Édouard Balladur (18,58 %). Le 7 mai, il est battu au second tour avec 47,36 % des voix contre 52,64 % à Jacques Chirac. Le vrai changement n'eut pas lieu cette fois-là, mais son artisan venait de renaître — et il gouvernerait la France, deux ans plus tard, sans jamais l'avoir présidée.