Au début de 2002, la France s'ennuie déjà de son élection. Tout le monde annonce le même duel, le « match retour » entre Jacques Chirac et Lionel Jospin, les deux hommes qui se partagent le pouvoir depuis des années. C'est contre cette lassitude que François Bayrou plante son mot d'ordre : « La relève ». Un mot bref, presque militaire, qui dit tout — il est temps de relever la garde, de renvoyer les anciens et de faire place à ceux qui viennent.
Le sens du slogan tient dans sa métaphore. « La relève », c'est le moment où des troupes fraîches remplacent celles qui ont veillé toute la nuit ; c'est le changement de garde, la transmission du témoin à une génération neuve. Appliquée à la politique, la formule désigne sans les nommer deux hommes usés par le pouvoir, Chirac et Jospin, présentés comme le passé qu'il faudrait dépasser. Bayrou, la cinquantaine, se pose en visage du renouvellement face à ces figures installées depuis des décennies. Le message adressé aux électeurs est celui d'un ras-le-bol générationnel : la France ne serait pas condamnée à choisir éternellement entre les mêmes, il existerait une autre voie, plus jeune, plus fraîche. Le choix stratégique répond aussi à une nécessité de survie. Tandis que la droite se rassemble autour de Chirac dans ce qui deviendra l'UMP, Bayrou doit affirmer l'existence autonome de l'UDF, prouver que le centre n'est pas soluble dans le grand parti présidentiel. « La relève » est autant un cri de renouveau qu'une déclaration d'indépendance.
La genèse de la formule se joue dans une famille centriste en train de se disloquer. Quand Bayrou lance, en janvier 2002, son thème du « changement du pouvoir par la relève », l'UDF se fissure de toutes parts : Alain Madelin en est parti quelques années plus tôt, et nombre d'élus centristes rejoignent les rangs qui soutiennent Chirac. Le candidat mène donc une double bataille, contre les grands rivaux et contre l'effritement de son propre camp. Le slogan « La relève » est jugé, jusque dans son entourage, plutôt bien trouvé : il condense en un mot l'ambition d'un homme et le désir diffus d'un pays. La campagne mise sur la personnalité de Bayrou, ce Béarnais indépendant, professeur devenu tribun, qui cultive déjà l'image du franc-tireur attaché à sa liberté. Le visuel reste au service de cette posture d'un candidat qui ne doit rien aux appareils et prétend incarner, à lui seul, le sang neuf.
L'épreuve de la campagne fut celle d'une voix couverte par le tumulte. Le scrutin de 2002 réunissait un nombre record de seize candidats, et le débat se noyait dans l'obsession de l'insécurité et dans la torpeur d'un duel Chirac-Jospin que chacun croyait joué d'avance. Dans ce brouhaha, « La relève » peina à s'imposer ; le message du renouvellement se perdait parmi les candidatures multiples qui, toutes, prétendaient bousculer le système. Bayrou réalisa un score honorable pour le centre, devançant plusieurs rivaux mieux placés dans les sondages, mais sans réaliser la percée espérée. Surtout, la relève qu'il appelait de ses vœux survint autrement, et brutalement : le 21 avril, l'élimination de Jospin au profit de Jean-Marie Le Pen bouleversa tout. Le changement de garde ne vint pas du centre et de la jeunesse, mais d'un séisme venu des extrêmes. La formule de Bayrou fut emportée, comme tout le reste, par l'onde de choc de cette soirée.
La postérité de la formule est celle d'un point de départ. « La relève » n'est pas restée dans les mémoires comme une phrase marquante, mais elle inaugura l'ambition qui allait définir Bayrou : renouveler le personnel politique, briser le face-à-face des grands partis, incarner une troisième voie. Cette promesse, esquissée en 2002 et amplifiée en 2007 lorsqu'il devint le « troisième homme » à près de dix-neuf pour cent, trouverait son accomplissement paradoxal en 2017, avec la recomposition qui balaya les anciens partis — une relève réelle, cette fois, mais menée par un autre. Quant au Béarnais lui-même, sa longue patience finirait par le mener au sommet de l'État par une autre porte, bien des années plus tard. Le mot qu'il avait choisi en 2002 disait une vérité qui le dépassait : une relève venait, il ne savait pas encore qu'elle tarderait tant, ni qu'elle prendrait ce visage.
Au soir du premier tour, le 21 avril 2002, François Bayrou recueille 6,84 % des suffrages et se classe quatrième sur seize candidats, loin derrière Jacques Chirac, Jean-Marie Le Pen et Lionel Jospin. Éliminé, il assiste, comme le pays entier, au choc de la qualification de l'extrême droite, puis à la réélection de Jacques Chirac le 5 mai. La relève qu'il réclamait devrait attendre — et lui avec elle.