Le mot qui compte, dans ce slogan, n'est pas « travailleurs » : c'est « toujours ». En 2002, Arlette Laguiller se présente pour la cinquième fois à l'élection présidentielle, vingt-huit ans après avoir été, en 1974, la première femme à briguer l'Élysée. Toute une vie politique tient dans cet adverbe. « Toujours le camp des travailleurs » : la même place, le même camp, le même combat, décennie après décennie, quand tous les autres, autour d'elle, ont changé, gouverné, renoncé.
Le sens du slogan est celui de la fidélité érigée en vertu cardinale. Le « camp des travailleurs » désigne, comme toujours chez Lutte ouvrière, la ligne de classe : les salariés contre le patronat, les exploités contre les exploiteurs. Mais l'ajout de « toujours » transforme la formule habituelle en manifeste de constance. Il dit que rien n'a bougé, que la candidate n'a pas dévié d'un millimètre, que là où la gauche de gouvernement a trahi et où le communisme s'est effrité, elle est restée à son poste, inébranlable. Le message adressé aux électeurs est celui d'une garantie morale : je suis la seule qui n'ait jamais changé de camp, la seule que le pouvoir n'ait jamais tentée, parce que je n'en veux pas. Le choix stratégique, en 2002, capitalise sur cette réputation d'incorruptible. Face à un Lionel Jospin usé par cinq ans de gouvernement et à une gauche qui déçoit, « toujours » devient un argument : votez pour celle qui, elle, ne vous a jamais menti, qui dit la même chose depuis 1974 précisément parce que cette chose est vraie.
La genèse de la formule se confond avec la trajectoire d'une femme et l'identité d'un parti. Ancienne employée du Crédit lyonnais, meneuse d'une grève bancaire retentissante, Arlette Laguiller a bâti en trente ans une figure unique : celle de la militante intègre, vivant de sa modeste retraite, fidèle à sa cause jusqu'aux larmes que la ferveur lui arrachait parfois en pleine campagne. Son slogan ne relève d'aucun marketing — Lutte ouvrière n'en veut pas —, mais d'une tradition qu'elle incarne mieux que personne. L'affiche reprend les codes immuables du mouvement, le fond rouge, le portrait sobre, et le fameux appel qui ouvrait chacune de ses interventions, « Travailleuses, travailleurs ! », devenu si célèbre que les marionnettes de la télévision en avaient fait un gimmick. Le visuel, comme la formule, revendique la permanence : rien ne doit changer, ni les mots, ni les couleurs, ni la candidate, car cette immuabilité est le message lui-même.
L'épreuve de la campagne fut, paradoxalement, celle d'un succès qui contribua à un désastre. En 2002, la lassitude à l'égard de la gauche au pouvoir gonfla le vote protestataire, et les sondages créditèrent un moment Laguiller de près de dix pour cent. Sa sincérité, sa constance, son « toujours » séduisaient un électorat déçu qui cherchait où porter sa colère. Mais cette dispersion des voix à gauche — entre Laguiller, les autres candidatures d'extrême gauche, les écologistes, les souverainistes — eut une conséquence tragique : le 21 avril, l'addition de tous ces suffrages épars manqua à Jospin, éliminé au profit de Jean-Marie Le Pen. La fidélité d'Arlette, son refus obstiné de tout ralliement, participait de cet éparpillement fatal. Le camp des travailleurs, en restant « toujours » à sa place, avait involontairement pesé sur l'issue la plus redoutée de la gauche. Quant au slogan lui-même, il échappa aux détournements hostiles ; on ne caricaturait pas Arlette avec méchanceté, seulement avec la tendresse moqueuse réservée aux figures familières et sincères.
La postérité de la formule tient à ce qu'elle dit d'une éthique politique rare. « Toujours le camp des travailleurs » restera comme l'expression parfaite du lepénisme inversé de la constance : là où d'autres font de la conquête du pouvoir leur horizon, Lutte ouvrière fait de la fidélité à une ligne son unique raison d'être. Le score de 2002 demeure le sommet de la carrière électorale d'Arlette Laguiller, l'apogée d'une candidate qui déclinerait ensuite avant de passer le relais. Le mot « toujours » a fini par la définir tout entière : celle qui fut là depuis le début et jusqu'au bout, sans jamais bouger, comme un repère fixe dans un paysage politique qui, lui, n'a cessé de se recomposer. Sa longévité même est devenue son message, et son slogan, l'épitaphe d'une constance que la vie politique française n'a plus guère connue.
Au soir du premier tour, le 21 avril 2002, Arlette Laguiller recueille 5,72 % des suffrages et se classe cinquième — le meilleur résultat de ses six candidatures présidentielles. Éliminée, comme toute la gauche de premier tour, elle assiste à la qualification de Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac, réélu le 5 mai. Elle était, une fois de plus, restée dans le camp des travailleurs. Elle y resterait jusqu'à sa dernière campagne, en 2007, avant de céder la place — mais jamais la ligne.