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Présidentielle 2022 - Jean Lassalle : "La France authentique"

MOTS DE CAMPAGNE Source : EPOC - Archives

Il y a, chez Jean Lassalle, un paradoxe qui saute aux yeux dès l'affiche. Le candidat qui promet « La France authentique » — l'ancien berger du Béarn, l'homme à l'accent chantant, au verbe rugueux et aux marches à travers le pays — y apparaît engoncé dans un costume sombre, dans les codes convenus de la photographie présidentielle. Le mot dit la nature et la simplicité ; l'image dit la cravate et la convention. Toute la campagne de 2022 se tient dans cet écart entre l'homme et sa mise en scène.

Le sens du slogan repose sur l'opposition entre deux Frances. « Authentique » désigne la vraie, la profonde, celle des terroirs, des villages, des campagnes oubliées, par contraste avec une France artificielle, technocratique, métropolitaine et mondialisée qui l'aurait reléguée. Le message adressé aux électeurs est celui d'une reconnaissance : vous, les habitants des territoires abandonnés, des zones rurales sans médecin ni train, des traditions populaires méprisées, vous êtes la France réelle, et je suis l'un des vôtres. Le choix stratégique consiste à occuper une niche que nul autre ne revendique aussi franchement : la ruralité érigée en cause nationale. Face à onze concurrents happés par les grands clivages, Lassalle mise sur la France périphérique, sur la chasse, les circuits courts, l'hôpital de proximité, le référendum d'initiative citoyenne. « Authentique » est un mot de reconnaissance et de dignité pour ceux qui se sentent invisibles, et c'est aussi une revendication d'incarnation : personne, mieux que ce berger, ne pourrait prétendre à ce label.

La genèse de la formule est indissociable du personnage. Fondateur du mouvement « Résistons ! », Lassalle a bâti sa notoriété sur des gestes spectaculaires et sincères — une longue grève de la faim pour sauver une usine de sa vallée, des marches de plusieurs mois à pied à travers la France pour écouter les gens, des interventions émues et parfois chantées à l'Assemblée. Son authenticité n'est pas une posture de campagne, c'est un capital politique constitué au fil des années. Le slogan « La France authentique » ne fait qu'apposer un mot sur ce que l'homme incarne déjà. L'affiche, en revanche, trahit ce capital plutôt qu'elle ne le sert : les spécialistes qui l'ont notée l'ont jugée « pauvre et trop convenue », reprochant surtout au candidat de s'y montrer en « vêtements du président », dans des codes technocratiques en contradiction flagrante avec son image d'homme des montagnes. Le visuel présentait sa personne plus qu'un projet, et la présentait mal, en gommant précisément ce qui faisait sa force.

L'épreuve de la campagne fut celle d'un personnage à la fois aimé et jamais tout à fait pris au sérieux. L'authenticité de Lassalle séduisait ; elle prêtait aussi à la moquerie affectueuse, le berger béarnais étant volontiers rangé parmi les figures folkloriques du scrutin, un candidat de couleur locale que l'on regarde avec tendresse sans le créditer d'une stature présidentielle. Le slogan lui-même échappa aux détournements agressifs — on ne se moque pas d'un homme sincère comme on caricature un puissant —, mais il souffrit de ce soupçon de pittoresque. La campagne parla davantage de l'homme, de son accent et de ses colères, que d'un programme structuré. Pourtant, la mécanique fonctionna mieux qu'en 2017 : Lassalle progressa nettement, preuve qu'il existait bel et bien une France qui se reconnaissait dans son « authentique » et attendait qu'on lui parle enfin.

La postérité de la formule tient à ce qu'elle nomme. « La France authentique » a mis un mot sur une réalité montante, celle de la France périphérique, des territoires ruraux qui se sentent délaissés et dont la colère avait déjà éclaté ailleurs, dans d'autres mouvements. Le slogan n'est pas devenu une phrase que l'on cite, mais il reste attaché à une figure singulière, celle d'un homme qui a fait de la ruralité et de la simplicité un combat, à rebours des candidats formatés. Lassalle demeure dans le paysage politique comme une exception attachante, la voix d'une France que les campagnes présidentielles négligent d'ordinaire. Son « authentique » aura eu le mérite de rappeler que le pays ne se résume pas à ses métropoles, et que l'authenticité, en politique, se prouve moins par un slogan que par une vie.

Au soir du premier tour, le 10 avril 2022, Jean Lassalle recueille 3,13 % des suffrages et se classe septième, améliorant sensiblement son résultat de 2017. Éliminé, il n'accède pas au second tour, remporté par Emmanuel Macron face à Marine Le Pen. La France authentique dont il se voulait le porte-voix ne l'a pas mené à l'Élysée, mais elle lui a offert, cette fois, une audience un peu plus large — celle d'un pays qui, parfois, aime qu'on lui parle de lui-même.