Le 2 septembre 1792, dans les sections de Paris, des citoyens se réunissaient pour désigner leurs députés. À quelques rues de là, dans les cours de l'Abbaye et des Carmes, on égorgeait les prisonniers. Les deux scènes appartiennent au même moment, au même calendrier. Les assemblées électorales chargées d'élire la Convention nationale ouvraient leurs travaux au jour précis où commençaient les massacres de Septembre, cette tuerie de plusieurs jours dans les prisons parisiennes que l'historiographie moderne évalue autour d'un millier à un peu plus de treize cents morts. La première élection au suffrage universel masculin de l'histoire de France est née dans cette odeur de sang.
Tout était allé très vite. Le 10 août, l'insurrection avait pris les Tuileries et emporté la monarchie. L'Assemblée législative, dépassée, avait décrété la convocation d'une Convention nationale chargée de doter le pays d'une nouvelle constitution. Dans la foulée, les décrets des 11 et 12 août avaient balayé une distinction qui structurait la vie politique depuis 1791 : celle des citoyens « actifs », assez riches pour voter, et des « passifs », écartés des urnes par le cens. « La distinction des Français en citoyens actifs et non actifs sera supprimée », tranchait le texte. Désormais, était électeur tout Français « âgé de vingt et un ans, domicilié depuis un an, vivant du produit de son travail ». Les femmes, les domestiques, les hommes sans domicile ni ressources en restaient exclus, mais le corps électoral passait d'un coup de quelques centaines de milliers à quelque sept millions d'hommes.
Le suffrage était universel dans son principe, indirect dans sa mécanique. Les citoyens se réunissaient d'abord en assemblées primaires, au chef-lieu de canton, pour désigner des « électeurs » du second degré. Ces électeurs, réunis en assemblées départementales à partir du 2 septembre, choisissaient ensuite les députés. On votait à haute voix, publiquement, après avoir prêté serment. Le procédé, hérité de méfiances anciennes envers le vote populaire direct, filtrait la volonté du peuple à travers deux tamis successifs.
Le peuple, précisément, ne s'est guère déplacé. Sur les sept millions d'électeurs théoriques, environ sept cent mille auraient pris part aux assemblées primaires, soit à peine plus d'un citoyen sur dix. L'abstention frôlait les 90 %. La peur y était pour beaucoup : la France était envahie, les Prussiens marchaient sur la capitale, Verdun venait de tomber, et la rumeur de complots intérieurs servait précisément de prétexte aux tueurs des prisons. Voter, dans ce climat, demandait un aplomb que la plupart n'avaient pas.
Ceux qui votèrent portèrent au pouvoir une génération neuve. À Paris, Maximilien de Robespierre fut le premier élu ; Georges Danton, Camille Desmoulins, Jean-Paul Marat le rejoignirent. Sur près de sept cent cinquante députés, deux ouvriers seulement, Jean-Baptiste Armonville et Noël Pointe, firent leur entrée dans une assemblée dominée par les avocats, les hommes de loi et les notables de province. La Révolution proclamait l'égalité des droits ; elle n'abolissait pas, du jour au lendemain, la hiérarchie sociale des élus.
L'assemblée qui sortit des urnes portait pourtant une marque singulière. Selon les décomptes établis par des sources protestantes, trente-six députés de confession réformée y siégèrent, girondins comme montagnards, juristes, médecins et pasteurs mêlés. Le chiffre dit une révolution silencieuse. Cinq ans plus tôt, sous Louis XVI, l'édit de tolérance de 1787 avait à peine rendu un état civil aux non-catholiques. C'est le décret du 24 décembre 1789 qui avait ouvert aux protestants toutes les fonctions civiles et militaires. En une poignée d'années, des hommes que l'Ancien Régime tenait à l'écart de la cité entraient dans son assemblée souveraine. Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, pasteur nîmois et figure de cette émancipation, comptait parmi eux.
La suite tint en trois journées. Le 20 septembre 1792, les canons de Valmy repoussaient l'armée prussienne, et la Convention tenait sa première séance. Le 21, l'abolition de la royauté était votée d'un même élan. L'abbé Grégoire jugea inutile d'en débattre, les rois étant, disait-il, « dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique ». Le décret fut d'une brièveté sans réplique : « La Convention nationale décrète à l'unanimité que la royauté est abolie en France. » Le lendemain, 22 septembre, les actes officiels commencèrent d'être datés de l'an I de la République française.
Cette République, la première, était donc l'enfant d'un paradoxe. Elle procédait de l'élection la plus large que le pays eût jamais connue et de l'un de ses scrutins les plus déserts. Elle inaugurait le suffrage universel masculin et l'inscrivait dans un mois de peur et de meurtres. Les députés qui abolirent le trône avaient été choisis par un dixième des électeurs, pendant que d'autres tuaient dans les prisons. Quelques mois plus tard, cette même assemblée enverrait le roi à l'échafaud, puis se dévorerait elle-même. Rabaut Saint-Étienne, élu de septembre, mourut guillotiné en décembre 1793. Danton, Desmoulins, puis Robespierre lui-même finirent tous sous le couperet qu'ils avaient contribué à dresser. Du premier suffrage universel de l'histoire française, il restait une date, celle de l'an I, et une leçon amère sur le prix des commencements.