Le vote aurait dû avoir lieu le 27 août. L'ouragan Dean en a décidé autrement. Fin août 2007, la tempête de catégorie 4 a longé la côte sud de la Jamaïque, arrachant des milliers de toitures, coupant des routes, ruinant les bananeraies, tuant trois personnes. Les partis ont suspendu leur campagne le temps que l'île se mette à l'abri, et la Première ministre Portia Simpson-Miller a repoussé le scrutin d'une semaine. Les Jamaïcains ont donc voté le 3 septembre 2007, entre les bâches bleues des toits éventrés et les chantiers de reconstruction. Ils ont mis fin, ce jour-là, à dix-huit années ininterrompues de pouvoir du People's National Party.
Le résultat s'est joué sur un fil. Le Jamaica Labour Party de Bruce Golding a recueilli 410 438 voix, soit 50,27 % des suffrages ; le PNP de Portia Simpson-Miller, 405 293 voix, 49,64 %. À peine plus de cinq mille bulletins séparaient les deux camps. Dans un système où soixante sièges de la Chambre des représentants étaient en jeu, cet écart minuscule s'est traduit par une majorité nette : trente-deux sièges au JLP, vingt-huit au PNP, après les recomptages officiels qui ont ramené à trente-deux le score initialement annoncé à trente-trois. La participation a atteint 61,46 %.
L'alternance était d'autant plus lourde de sens qu'elle brisait une longue continuité. Le PNP gouvernait sans interruption depuis 1989. Portia Simpson-Miller, arrivée à la tête du gouvernement en mars 2006 après avoir succédé à P. J. Patterson, était la première femme à diriger la Jamaïque. Sa défaite ne lui a pas fait perdre son propre siège de députée, mais elle lui a coûté le pouvoir. Fait rare, elle n'a prononcé aucun discours de concession au soir du scrutin. La presse jamaïcaine l'a noté, et rapportera plus tard ses doutes sur le déroulement du vote, sans qu'aucune plainte pour fraude ne soit jamais déposée.
Sa popularité personnelle, réelle, n'avait pas suffi. Surnommée « Sister P » par ses partisans, ancienne travailleuse sociale devenue l'une des voix les plus populaires du PNP, Portia Simpson-Miller avait pris les rênes du parti et du pays en mars 2006, mais trop tard pour renouveler une équipe usée par près de vingt ans d'exercice du pouvoir. Le PNP portait le poids de sa propre longévité : lassitude de l'électorat, soupçons de gestion, difficulté à incarner encore le changement après avoir tout gouverné depuis 1989.
Bruce Golding, lui, tenait sa revanche. L'homme avait un parcours peu banal : issu du JLP, il l'avait quitté dans les années 1990 pour fonder son propre mouvement, avant d'y revenir et d'en prendre la direction. Sa campagne avait martelé le mot « changement » après près de deux décennies de pouvoir adverse, en promettant de s'attaquer à la criminalité, plaie ouverte d'un pays qui figurait alors parmi ceux au plus fort taux d'homicides au monde, et de redresser une économie minée par une dette publique parmi les plus lourdes de la région. Le scrutin était suivi de près par la vaste diaspora jamaïcaine de Londres, de New York et de Toronto, dont les transferts d'argent pesaient déjà lourd dans les comptes de l'île. Investi Premier ministre le 11 septembre 2007, il héritait d'une île fracturée, où la violence politique des « circonscriptions de garnison » avait de nouveau marqué la campagne, et où une mission d'observation de l'Organisation des États américains avait suivi le scrutin de près.
La campagne avait été rude, la victoire fut étroite, mais c'est la fin du mandat qui allait tout emporter. En 2009, les États-Unis ont réclamé l'extradition de Christopher Coke, dit « Dudus », chef présumé d'un réseau de trafic de drogue et d'armes dont le fief, Tivoli Gardens, se trouvait dans la circonscription même de Golding, West Kingston. Pendant neuf mois, le Premier ministre a résisté à la demande américaine. On a découvert qu'un cabinet de lobbying de Washington, Manatt, Phelps & Phillips, avait été engagé pour peser sur le dossier ; Golding a d'abord nié toute implication du gouvernement, avant de reconnaître que la démarche émanait de son parti. Il a présenté ses excuses au pays en mai 2010.
Quand il a fini par autoriser l'extradition, l'opération des forces de sécurité pour capturer Coke à Tivoli Gardens a tourné au drame : les combats de mai 2010 ont fait, selon les bilans cités, soixante-treize civils tués et trois membres des forces de l'ordre. Coke a été arrêté un mois plus tard, puis extradé. L'affaire avait brisé l'autorité de Golding. Le 25 septembre 2011, il a annoncé son départ, quittant ses fonctions le 23 octobre suivant. Andrew Holness lui a succédé.
Restent les images du 3 septembre 2007 : un pays qui votait entre deux ruines, une Première ministre muette dans la défaite, une majorité arrachée par cinq mille bulletins. L'alternance que l'ouragan Dean avait retardée d'une semaine n'aura tenu, au pouvoir, qu'un peu plus de quatre ans.