Dans la nuit du 4 au 5 septembre 1970, une foule a convergé vers le centre de Santiago. On y célébrait un fait que l'Amérique latine n'avait jamais connu : un marxiste venait d'être porté à la tête d'un État par les urnes. Le lendemain, du balcon de la Fédération des étudiants du Chili, Salvador Allende s'est adressé aux siens sans forcer la voix. « Je ne suis qu'un homme, avec tous les défauts et toutes les faiblesses de n'importe quel homme », a-t-il dit, avant de prononcer la formule qui allait le suivre jusqu'à la mort : son seul souhait, lança-t-il, était d'être aux yeux du peuple « le compagnon qui est président » — le compañero presidente.
Le triomphe était fragile. Allende n'avait pas remporté la majorité des voix, mais devançait de peu ses adversaires. Sur près de trois millions de suffrages valides, il en recueillait 1 070 334, soit 36,61 %. Le conservateur Jorge Alessandri, ancien président soutenu par la droite, suivait à 35,27 % ; le démocrate-chrétien Radomiro Tomic fermait la marche à 28,11 %. Trente-neuf mille voix, un point et trois dixièmes, séparaient le vainqueur du deuxième. La participation avait atteint 83,47 %. Pour un homme qui se présentait pour la quatrième fois — après 1952, 1958 et 1964 —, ce mince avantage valait consécration.
Il ne suffisait pas à faire un président. La Constitution de 1925 prévoyait qu'à défaut de majorité absolue, le Congrès départageait les deux premiers arrivés. Le vote décisif eut lieu le 24 octobre 1970. La démocratie chrétienne, en position d'arbitre, ne rallia Allende qu'après l'avoir contraint à signer un « Statut des garanties constitutionnelles », par lequel il s'engageait à respecter la liberté de la presse, le pluralisme et l'autonomie des forces armées. Ce prix payé, le Congrès l'élut par cent cinquante-trois voix contre trente-cinq à Alessandri. Le médecin socialiste, fondateur de son parti, devenait le chef d'une coalition, l'Unité populaire, qui rassemblait socialistes, communistes et radicaux.
À Washington, la nouvelle avait produit l'effet d'une alarme. Le 15 septembre, à la Maison-Blanche, Richard Nixon avait réuni Henry Kissinger, le directeur de la CIA Richard Helms et le procureur général. Les notes manuscrites que Helms prit ce jour-là ont depuis été déclassifiées. On y lit les instructions du président : consacrer les « meilleurs hommes » à la tâche, débloquer au moins dix millions de dollars, agir sans se soucier des risques, et « faire hurler l'économie » chilienne. Ce volet clandestin, supervisé par Kissinger, visait à empêcher purement et simplement l'investiture d'Allende.
L'obstacle, à Santiago, portait un nom : le général René Schneider, commandant en chef de l'armée. Fidèle à une doctrine de non-intervention des militaires dans la vie constitutionnelle, il barrait la route à tout coup de force. Un commando appuyé par des officiers que la CIA avait pourvus en armes et en fonds tenta de l'enlever. L'embuscade du 22 octobre 1970 tourna à l'assassinat : mitraillé, Schneider mourut de ses blessures le 25 octobre, le lendemain du vote qui consacrait Allende. Sa mort, loin d'ouvrir la voie au putsch espéré, souda un temps l'armée autour de la légalité.
La victoire d'Allende dépassait les frontières du Chili. En pleine Guerre froide, elle offrait la démonstration qu'un projet marxiste pouvait accéder au pouvoir sans insurrection ni parti unique, par le seul jeu des urnes et du Parlement. C'est précisément cette exemplarité qui inquiétait Washington : non la puissance militaire d'un petit pays andin, mais la contagion possible de son modèle. La gauche européenne, elle, y voyait la préfiguration d'un socialisme démocratique, et suivit l'expérience chilienne avec une attention qui ne se démentira pas jusqu'à sa chute.
Allende gouverna trois ans. Nationalisation du cuivre votée à l'unanimité du Congrès en juillet 1971, mainmise de l'État sur les banques, réforme agraire accélérée, hausse des salaires et gel des prix : l'Unité populaire voulut construire une voie chilienne vers le socialisme, dans le cadre des institutions et sans rompre la légalité. Les premiers mois, portés par la relance de la consommation, furent euphoriques. Puis l'inflation s'emballa, les rayons se vidèrent, les capitaux fuirent, et la pression américaine, conjuguée à la grève des camionneurs de 1972, finit par asphyxier le projet. Un détail dit la charge symbolique de ces années : Allende conservait un fusil d'assaut AK-47, présent de Fidel Castro, arme dont on retrouvera la trace jusque dans ses derniers instants.
Le 11 septembre 1973, les chars du général Augusto Pinochet cernaient le palais de La Moneda. Assiégé, refusant la reddition, Salvador Allende s'y donna la mort — avec le fusil offert par Castro, ce que l'autopsie ordonnée par la justice chilienne confirmera « sans le moindre doute » en 2011. Commençait alors une dictature de dix-sept ans, marquée par des milliers de morts et de disparus, jusqu'au retour de la démocratie en 1990. Le compañero presidente, élu par une majorité relative et une nuit de liesse au balcon de la Fédération des étudiants, aura tenu mille jours. Son dernier discours, diffusé à la radio le matin du coup d'État, promettait que « bien plus tôt que tard, s'ouvriront de nouveau les grandes avenues où passera l'homme libre ».