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MEMOIRE D'URNES

5 septembre 1960 : Sénégal, le poète devient président

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Quinze jours plus tôt, le rêve avait volé en éclats. La Fédération du Mali, qui devait unir le Sénégal et l'ancien Soudan français dans un même État indépendant, s'était brisée dans la nuit du 19 au 20 août 1960, sur fond de rupture entre les dirigeants de Dakar et le Soudanais Modibo Keïta. Reconduits à la gare, les représentants soudanais avaient quitté la capitale sénégalaise. Le Sénégal, resté seul, avait proclamé le même jour son indépendance séparée. Le 5 septembre 1960, il se donnait un chef d'État : Léopold Sédar Senghor, poète et agrégé de grammaire, devenait le premier président de la République du Sénégal.

Il ne fut pas élu par le peuple directement. La Constitution adoptée le 26 août confiait ce choix à un collège électoral composé des députés de l'Assemblée nationale et de délégués des assemblées régionales et des conseils municipaux. Le suffrage universel direct pour la présidence n'arriverait qu'après le référendum de mars 1963. Ce premier président sortait donc d'un vote de notables, non d'une consultation populaire — nuance qui pèsera dans la crise à venir.

L'homme n'était pas un politique ordinaire. Né à Joal, sur la côte, Senghor avait été en 1935 le premier Africain reçu à l'agrégation de grammaire, avant d'enseigner les lettres classiques en France et de siéger comme député à l'Assemblée nationale française dès 1945. Poète reconnu, auteur de Chants d'ombre et d'Éthiopiques, il était surtout, avec Aimé Césaire, l'un des pères de la Négritude, ce mouvement qui revendiquait, selon sa propre définition, « l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu'elles s'expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs ». Un intellectuel accédait à la magistrature suprême d'un pays neuf.

Il ne l'exerçait pas seul. Le régime de 1960 était bicéphale, calqué sur le parlementarisme de la Quatrième République française : à côté du président, chargé notamment des relations extérieures, un président du Conseil dirigeait le gouvernement et pilotait le plan de développement. Ce poste revenait à Mamadou Dia, compagnon de route de Senghor, homme d'appareil et théoricien du développement rural. Deux têtes, deux légitimités, un même exécutif : l'architecture portait en elle sa propre tension.

Le pays sortait à peine de la coupe de la France. La date que le Sénégal retient pour sa fête nationale, le 4 avril, ne renvoie pas à l'indépendance effective du 20 août 1960, mais aux accords de transfert de compétences signés avec Paris le 4 avril de la même année ; la première célébration officielle n'aura lieu qu'en 1961. Cette mémoire construite, décalée de la chronologie réelle, dit assez combien l'indépendance sénégalaise fut un processus négocié, étalé, plutôt qu'une rupture nette. Senghor, partisan d'une émancipation dans le dialogue avec l'ancienne métropole, en incarnait la manière.

L'année 1960 vit près d'une vingtaine de colonies africaines accéder à la souveraineté, au point qu'on l'a baptisée l'année de l'Afrique. Le Sénégal y tenait une place à part. Longtemps porte d'entrée française sur le continent, siège du gouvernement général de l'Afrique-Occidentale, Dakar entrait dans l'indépendance avec une élite formée aux écoles de la République et un chef d'État qui avait siégé au Palais-Bourbon. Senghor n'avait jamais cru à la rupture brutale : il avait plaidé pour de vastes ensembles fédéraux, rêvé un temps d'une communauté franco-africaine, défendu l'idée que les jeunes États gagneraient à mutualiser leurs forces plutôt qu'à se morceler. L'échec de la Fédération du Mali, à peine née et déjà défunte, fut pour lui une défaite personnelle avant d'être un fait politique.

L'entente au sommet ne dura pas. En décembre 1962, le conflit entre le président et son chef de gouvernement éclata au grand jour. Mamadou Dia fut arrêté le 18 décembre, accusé de tentative de coup d'État, condamné, puis emprisonné une douzaine d'années avant d'être gracié en 1974. La crise emporta le régime bicéphale : le référendum du 3 mars 1963 instaura un régime présidentiel et le suffrage universel direct. Senghor concentrait désormais le pouvoir.

Il le garda dix-sept ans encore, non sans faire du Sénégal l'une des rares vitrines de pluralisme relatif du continent. Puis vint le geste qui scella sa réputation : le 31 décembre 1980, avant le terme de son mandat, Léopold Sédar Senghor se retira volontairement, cédant la place à son Premier ministre Abdou Diouf. Il fut le premier chef d'État africain à quitter le pouvoir de son plein gré. Le poète reprit la plume. Le 2 juin 1983, l'Académie française l'élisait au fauteuil 16, premier Africain à entrer sous la Coupole. Il mourut le 20 décembre 2001, à Verson, en Normandie, à quatre-vingt-quinze ans. Entre-temps, il aura été de ceux qui portèrent l'idée d'une communauté des peuples de langue française, jetant les bases de ce qui deviendra la Francophonie. L'homme qui avait pris ses fonctions un 5 septembre à Dakar s'éteignait loin de la mer de Joal, dans le pays dont il avait, jeune, appris la grammaire mieux que personne.