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UN JOUR, UN PAYS

Botswana : l'après-diamant

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le soir du 30 octobre 2024, le président Mokgweetsi Masisi a fait ce qu'aucun dirigeant botswanais n'avait jamais eu à faire : il a reconnu sa défaite. Devant les caméras, il a félicité son adversaire et annoncé qu'il assurerait une transition ordonnée. En une nuit, le Parti démocratique du Botswana, au pouvoir sans interruption depuis l'indépendance de 1966, perdait les élections. Cinquante-huit ans de règne s'achevaient dans le calme, sans troubles ni contestation, un dénouement si rare sur le continent qu'il a été salué de Gaborone à Bruxelles comme une leçon de démocratie.

Ce pays d'environ 2,4 millions d'habitants occupe un vaste plateau d'Afrique australe, enclavé entre l'Afrique du Sud, la Namibie, le Zimbabwe et la Zambie, qu'il ne touche qu'en un point, au bord du fleuve Zambèze. Le désert du Kalahari en couvre la plus grande part, immensité de sable et de savane où survivent les San, premiers habitants de la région. Au nord, le fleuve Okavango se perd dans les terres au lieu de rejoindre la mer et forme un delta intérieur d'une richesse animale exceptionnelle, sanctuaire d'éléphants et refuge des touristes fortunés venus en safari. Le Botswana abrite d'ailleurs la plus grande population d'éléphants du monde, au point que leur nombre est devenu un sujet politique, entre défense des cultures et manne du tourisme haut de gamme.

Rien ne prédestinait ce territoire à la réussite. À l'indépendance, arrachée pacifiquement au protectorat britannique du Bechuanaland en 1966, le pays comptait parmi les plus pauvres du monde, quelques kilomètres de routes goudronnées, presque pas de diplômés, une économie de bétail à la merci de la sécheresse. Son premier président, Seretse Khama, chef traditionnel dont le mariage avec une Britannique avait provoqué un scandale diplomatique retentissant, posa les bases d'un État sobre et pragmatique. La découverte de gisements de diamants, peu après l'indépendance, changea tout. Plutôt que de dilapider cette rente, comme tant d'autres, le Botswana en fit le moteur d'écoles, d'hôpitaux et de routes.

Le diamant est resté le cœur battant de l'économie. Extrait des grandes mines d'Orapa et de Jwaneng par Debswana, coentreprise associant l'État au géant De Beers, il représente encore l'essentiel des exportations et une large part des recettes publiques. Ce modèle, longtemps cité en exemple, a fait du Botswana un pays à revenu intermédiaire supérieur, doté d'une monnaie stable et d'une réputation de bonne gestion. Mais il l'a aussi rendu terriblement dépendant d'une seule ressource, dont les cours dictent l'humeur du budget national.

C'est précisément ce talon d'Achille qui a fini par emporter le pouvoir sortant. Depuis deux ans, le marché mondial du diamant naturel s'effondre, concurrencé par les pierres de synthèse produites en laboratoire, moins chères et impossibles à distinguer à l'œil nu. Les ventes de Debswana ont plongé, les recettes de l'État avec elles, et la croissance s'est retournée. Le chômage des jeunes, dans un pays où beaucoup sortent diplômés sans trouver d'emploi, a nourri un mécontentement que le Parti démocratique du Botswana, trop longtemps installé, n'a pas su entendre. La coalition d'opposition, l'Umbrella for Democratic Change, en a fait son principal argument.

À sa tête, Duma Boko, avocat des droits humains formé à Harvard, connu pour ses plaidoiries flamboyantes et son goût des costumes soignés. Devenu le sixième président du Botswana, il a hérité d'un pays dont il répète qu'il doit cesser de « vivre du diamant ». Il promet de diversifier l'économie, de créer des emplois, de relancer le tourisme, l'agriculture et les services, et de renégocier avec De Beers une part plus favorable pour l'État. En 2026, devant les investisseurs, son gouvernement plaidait pour des réformes hardies et une nouvelle affirmation de souveraineté sur la ressource nationale, quitte à bousculer un partenariat vieux d'un demi-siècle.

La tâche est immense. Réinventer une économie bâtie sur une seule pierre ne se décrète pas, et le nouveau pouvoir doit composer avec des caisses moins remplies que celles dont jouissaient ses prédécesseurs. Les attentes, elles, sont considérables : les électeurs qui ont sanctionné l'ancien parti attendent des résultats rapides sur le pouvoir d'achat et l'emploi, dans un pays où la patience envers les gouvernants vient de montrer ses limites. La sécheresse, récurrente sur le Kalahari, et les tensions autour de la gestion des éléphants ajoutent leurs contraintes à un agenda déjà chargé.

Le Botswana conserve pourtant des atouts que beaucoup lui envient. Ses institutions ont tenu, sa justice est réputée indépendante, sa corruption reste parmi les plus faibles du continent selon les classements internationaux, et l'armée n'a jamais pesé sur la vie politique. Le pays a aussi su préserver une tradition de délibération héritée des chefferies tswanas, le kgotla, cette assemblée villageoise où chacun peut prendre la parole devant le chef, souvent citée comme l'une des racines locales de sa culture démocratique. L'alternance de 2024, loin d'ébranler le pays, a plutôt confirmé la solidité de cet héritage : le pouvoir a changé de mains par les urnes, sans que personne ne songe à contester le verdict. Cette maturité institutionnelle est peut-être, autant que le diamant, la vraie richesse nationale.

Reste la pierre elle-même, dont l'éclat pâlit. Dans les salles de vente d'Anvers et de Gaborone, les négociants observent avec inquiétude la montée des diamants de laboratoire. Le pays qui a bâti sa prospérité sur une ressource enfouie dans le désert doit désormais imaginer un avenir où cette ressource comptera moins. Duma Boko l'a résumé d'une formule que ses concitoyens n'oublieront pas : un diamant, a-t-il dit, ne suffit plus à porter une nation.